jeudi 14 décembre 2017

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L’espionnage français d’entre les deux guerres, un continent inconnu

Jean Guisnel, le Point.fr

mardi 24 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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S’il est un domaine que les universités françaises avaient laissé en jachère, c’est bien celui des études sur les services de renseignement. Bien développé en Grande-Bretagne et aux États-Unis, où il est enrichi par des revues scientifiques de haut niveau, ce domaine historique très spécifique n’avait jusqu’à récemment été exploré en France que par des hommes du sérail ou par des journalistes, interdits d’accès aux archives officielles mises sous tutelle par les militaires. Ou tout simplement, pour les périodes suivant la Seconde Guerre mondiale, toujours bloquées par les services de renseignement.

Désormais, plusieurs universitaires travaillent sur le sujet auquel les a souvent initiés l’amiral Pierre Lacoste, et les publications commencent à paraître. Des terrae incognitae émergent, révélant des histoires aussi passionnantes et brûlantes que celles survenant de nos jours. Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules Verne, Olivier Forcade vient de publier une histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939, levant le voile sur les ancêtres des services de renseignement extérieur d’aujourd’hui.

Il a consulté des centaines de cartons d’archives, certains étant revenus de Moscou en 2000 après avoir été volés dans les archives françaises par les nazis, puis saisis par les Soviétiques après la chute du Reich. On est frappé à la lecture par la modernité des problématiques soulevées, qu’on croirait directement tirée de conversations avec des espions du début de ce siècle. On sait que les dirigeants politiques craignent toujours de n’être point mis au courant des menaces pesant sur leurs pays. C’est d’ailleurs très exactement la raison pour laquelle l’actuel président français vient d’annoncer qu’il entend accentuer l’effort en faveur du renseignement...

Revenons 83 ans en arrière, quand deux officiers de renseignement travaillant dans une relation de coopération décidée à un "niveau infrapolitique", l’officier britannique Stuart Menzies, du MI6, et son correspondant français, Henry Lainey, travaillent sur la question de l’heure : "L’extension de l’espionnage japonais en direction des moyens navals et aéronautiques anglais, puis français". Or qu’observe-t-on plus tard ? Que les politiques français ne s’intéressent guère à cette question, préférant se concentrer sur des points subalternes, "sans approfondir avec Londres des échanges qui s’interrompent au seuil des intérêts financiers de la City et de la place de Paris. La coopération secrète technique n’ignore pas la défense d’intérêts nationaux bien compris".

"Il y a une méconnaissance, sinon un certain mépris, de la haute hiérarchie militaire"

Est-on bien certain que ces lignes ne pourraient pas concerner ce qui se passe parfois en 2008 ? En 1939, alors que la guerre avec l’Allemagne est devenue une menace claire, le MI6 précise à ses correspondants français ne pas avoir "l’impression que l’Allemagne prépare une action de force vers l’ouest". Ce qui ne veut pas dire que rien ne se passe, que les services de renseignement soient aveugles, au contraire. L’ouvrage fourmille d’exemples de la perception évolutive et souvent bien informée des intentions allemandes, nourrie de rapports d’espions, de contre-espions, d’agent doubles et autres observations de postes clandestins installés en Allemagne avec des succès variés. La complexité de la problématique des services de renseignement d’avant-guerre est indiquée par cet intertitre : "Enseignement contre-offensif pour une stratégie défensive, 1930-1939". Tout un programme...

Olivier Forcade affiche un intérêt particulier pour l’organisation des services de renseignement, cette machinerie administrative sans doute moins secrète et moins atypique qu’elle n’y paraît, qui produit depuis des décennies ces espions au service secret de la France. Aussi navigue-t-on avec bonheur dans les organigrammes du 2e bureau, de la section de renseignement ou de la section de centralisation du renseignement. On est saisi en constatant que les services secrets militaires comptaient, au niveau central, moins de 20 officiers en 1938 !

Mais on aurait aimé déguster davantage encore d’analyses comparées sur cette vérité que l’auteur souligne en ne parlant que des années 1920 et 1930 : "Il y a une méconnaissance, sinon un certain mépris, de la haute hiérarchie militaire et du corps des officiers pour les services de renseignement. L’idée d’une carrière à l’ombre des services spéciaux est assez étrangère à la société militaire." Mais c’était il y a soixante-quinze ans et plus, on respire !

Fourmillant d’informations, péchant parfois par une sécheresse toute universitaire, cette République secrète se lit avec plaisir. On n’aurait garde d’oublier les personnages exceptionnels qui traversent ces pages, de Paul Paillole, bien connu des amateurs en raison de ses nombreux ouvrages, à Louis Rivet, patron du renseignement français de 1936 à 1944, dont la famille a confié le riche journal à l’auteur, sans oublier cette multitude d’agents secrets qui ont fait en sorte que la France, certes avec des imperfections, parfois lourdes, a pu jouer son rôle dans la guerre de l’ombre.

Olivier Forcade, La République secrète. Histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939, Nouveau Monde, 702 pages, 24 euros. ISBN : 978-2-84736-229-9


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