samedi 21 octobre 2017

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France-OTAN : le marché de dupes ?

Laurent Zecchini, le Monde

vendredi 27 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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Le double événement constitué par la publication du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et par le discours de Nicolas Sarkozy du 17 juin pourrait mériter le qualificatif d’"historique" pour deux raisons. Dans cet exercice tirant pour la première fois les leçons d’un environnement stratégique marqué par les menaces post-guerre froide, la France se dote d’une doctrine militaire rénovée, dont elle tire la conclusion que son armée doit réduire ses effectifs pour mieux s’équiper.

La seconde raison est plus lourde de conséquences diplomatiques : revenant sur le choix fait en 1966 par le général de Gaulle, le président de la République explique pourquoi la France pourrait rejoindre bientôt la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique. Il y a là un double présupposé. Le premier est d’ordre budgétaire : il consiste à convaincre l’opinion publique et l’institution militaire que les économies générées par la réduction des effectifs seront reversées aux armées.

Les premières réactions montrent que les militaires ont des doutes. Sans doute ont-ils été échaudés par le "modèle d’armée 2015", qui leur promettait monts et merveilles. Ils savent aussi que le Livre blanc est indissociable de la Revue générale des politiques publiques (RGPP), dont la vocation est de réduire le train de vie de l’Etat. Ils constatent enfin que, au moment où l’évolution des conflits (Afghanistan, Irak...) montre que les missiles ne remplacent pas les fantassins, ils vont devoir, dans un premier temps, non seulement supprimer des régiments, mais aussi se passer d’un deuxième porte-avions, revoir à la baisse le nombre des frégates Fremm et des chars Leclerc, accepter un ralentissement des délais de livraison des avions Rafale. D’où cette interrogation : ne seront-ils pas in fine perdants sur les deux tableaux des effectifs et des crédits de la défense ?

Le deuxième présupposé relève d’un syllogisme diplomatique : parce qu’elle réintègre le commandement militaire intégré de l’OTAN, la France sera en position de faire progresser l’Europe de la défense. Au-delà de ce pari incertain, le glissement du discours officiel sur cette question est sensible. A Bucarest, lors du sommet de l’OTAN, le chef de l’Etat avait expliqué que le cheminement des progrès de la défense européenne devait se faire au rythme de celui du retour dans l’organisation intégrée de l’Alliance.

En deux mois et demi, le second s’est accéléré. M. Sarkozy a réitéré le lien entre les deux objectifs, tout en soulignant que la Commission du Livre blanc - dont le rapport n’est autre que la nouvelle doctrine militaire française - a conclu que rien ne s’oppose au retour de la France dans les structures militaires de l’OTAN. Héritier de la filiation gaulliste, M. Sarkozy a cité les principes avancés en mars 1966 par le général de Gaulle pour quitter l’OTAN pour expliquer que leur strict respect permettra demain d’y rentrer !

Ce retour est un choix politique cohérent, qui gagnerait à être assumé. Or depuis quelques semaines, les explications officielles se concentrent sur l’idée que franchir le pas de la structure intégrée est désormais sans conséquence, tant la France s’en est rapprochée ces dernières années. Cette décision serait naturelle pour un pays qui est le quatrième contributeur financier et le cinquième contributeur militaire de l’OTAN. Il se ferait, en outre, sans douleur, puisqu’il est acquis que la France ne rejoindra pas le "groupe des plans nucléaires" (NPG), se contentant de réintégrer le comité des plans de défense (DPC). Il sera facile de mettre en avant la contrepartie de la rénovation de l’Alliance, puisque celle-ci est en cours, avec notamment un allégement du système de planification de défense, dont les effectifs devraient passer à terme de 15 000 à 12 500 personnes.

Bien sûr, ce retour nécessitera un effort militaire et financier. La France ne dispose aujourd’hui que de 110 militaires dans le commandement militaire, contre 2 100 Américains, 1 600 Allemands, 1 000 Italiens et 950 Britanniques. Si elle passe à 800 officiers et sous-officiers, elle devra augmenter son budget et le faire passer de 145 millions d’euros à environ 210 millions par an. Restera la question des postes de commandement, pour lesquels des discussions sont en cours.

UN ERASMUS MILITAIRE

Certes, il y aura bien, à un moment ou à un autre, un virage difficile à négocier, lorsqu’il faudra dresser la liste des "avancées" de la défense européenne. Bienheureux Irlandais, dont le "non" justifie par avance quelques aggiornamentos ! La politique européenne de sécurité et de défense (PESD), dont M. Sarkozy avait assuré qu’elle constituerait une "priorité" de la présidence française de l’UE, devra être réévaluée avec réalisme, explique-t-on de sources diplomatiques et militaires, pour justifier la lente érosion de la conditionnalité entre progrès de la PESD et retour complet dans l’OTAN.

S’il y a plusieurs manières de faire avancer la première, sans une montée en puissance du centre de planification et de conduite des opérations de l’UE - une ébauche de quartier général et un rôle ambitieux pour l’Agence européenne de défense (AED) -, il sera difficile de convaincre d’une relance de la PESD. Or, sur ces deux sujets, la Grande-Bretagne reste inflexible. "Nos lignes rouges n’ont pas changé, insiste un diplomate britannique en parlant du futur quartier général européen (OHQ). Nous pensons toujours qu’il y a un risque de duplication avec l’OTAN, que cette structure sera coûteuse ; enfin nous ne voulons pas placer nos soldats sous les ordres d’un état-major européen qui n’aurait pas fait ses preuves." Les Britanniques sont aussi réticents à l’idée de créer un Erasmus militaire et envisagent avec circonspection une coopération en matière de groupe aéronaval. Des progrès pourront sûrement être enregistrés s’agissant de la mutualisation des hélicoptères, mais la panne institutionnelle du traité de Lisbonne, qui a le mérite d’obliger les Etats à prendre des engagements en termes de capacités militaires (par les "coopérations structurées permanentes"), n’est pas de bon augure.

Les données de l’équation sont connues : profitant du parapluie de sécurité que leur offre l’OTAN, les pays européens ne voient pas l’intérêt d’augmenter leurs dépenses militaires. Si la France ne leur donne pas l’exemple sur le plan budgétaire, et qu’elle rejoint la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique sans contreparties pour la PESD, ce retour au bercail ressemblera fort à un marché de dupes.


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