vendredi 20 octobre 2017

Accueil du site > Renseignement > France > La DCRI : un FBI à la française

La DCRI : un FBI à la française

Christophe Cornevin et Jean-Marc Leclerc, le Figaro

lundi 30 juin 2008, sélectionné par Spyworld

logo

Née de la fusion de la DST et des RG, la nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur, forte de 4000 policiers spécialisés, est lancée officiellement mardi.

Rue de villiers, Levallois-Perret, 9 heures du matin. Une cohorte d’hommes et de femmes aux allures de passe-muraille s’engouffre dans un immeuble caparaçonné de verre opaque. Sans desserrer la mâchoire, ils pénètrent dans un hall tout droit sorti d’un décor de science-fiction version années 1970. Tour à tour, sous l’œil des cerbères du service de sécurité du ministère de l’Intérieur, ils franchissent un sas électronique, sont avalés par des ascenseurs avant de disparaître dans les entrailles d’un vaisseau fantôme devenu l’un des endroits les plus sécurisés de France. Là, sur plus de 25 000 mètres carrés de bureaux encombrés de caméras de surveillance et de détecteurs anti-intrusion, ces « flics » de l’ombre travaillent déjà sans relâche à déjouer les attentats, démasquer les espions infiltrés, défendre l’intégrité de l’État et des entreprises françaises. Ils sont le fer de lance de la police du XXIe siècle. Avec eux, un nouveau FBI à la française vient de naître.

Après un an de gestation, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) sera officiellement lancée mardi. Sonnant le glas des mythiques Direction de la surveillance du territoire (DST), créée en 1944, et des Renseignements généraux (RG), nés au début du XXe siècle, qui fusionnent en son sein, cette inédite machine de guerre contre le terrorisme a de quoi faire fantasmer les amateurs d’espionnage. Il faut dire que la « superagence », chantier lancé début 2005 par Nicolas Sarkozy et confié dès son arrivée à l’Élysée à Michèle Alliot-Marie, est en passe de devenir un outil redoutable. Le Mécano n’a pas été simple : d’abord trouver le site. Une soixantaine d’immeubles ont été étudiés et dix visités avant que le site de Levallois-Perret, anciennement occupé par Euro RSCG, ne soit retenu en location avec une option d’achat supposée intervenir le 31 décembre 2026. Coût de cette opération pour l’État : 366,2 millions d’euros. « Particulièrement élevé », note la Cour des comptes qui épingle par ailleurs des « travaux longs et coûteux ». « La sécurité des Français n’a pas de prix », répond un haut fonctionnaire.

Dans un des plus grands jeux de chaises musicales jamais organisés au sein des forces de l’ordre, 6 000 policiers des défunts RG et DST ont choisi de rester dans la nouvelle direction ou de rejoindre la sécurité publique pour travailler sur les violences urbaines. Aujourd’hui, pas moins de 4 000 fonctionnaires, dont 3 000 agents « actifs », sont affectés à la DCRI. Le « pôle » de Levallois abrite à lui seul 1 800 policiers. Triés sur le volet, tous sont appelés à être habilités au secret-défense après que leur vie privée a été passée au crible par un redoutable service interne de sécurité. « Tous, même les plus irréprochables, ont fait l’objet d’une minutieuse enquête de personnalité pour traquer la moindre vulnérabilité, confie-t-on à la Direction générale de la police nationale. Dans l’absolu, un policier marié à une Asiatique, ayant une origine orientale ou de la famille vivant dans un pays de l’Est sera écarté de la DCRI. Nous savons que des services étrangers cherchent à nous infiltrer. » Évidemment, nos espions n’ont le droit d’évoquer leur appartenance qu’à des gens eux aussi habilités « secret défense ». « Seul James Bond décline sa qualité quand il débarque quelque part… », ricane un commissaire de la DCRI.

Leur mission ? Agir en « milieu fermé » pour lutter contre les menées subversives. « La lutte contre le terrorisme islamiste est assignée comme une priorité absolue, confie un fonctionnaire de haut rang. Plus que jamais, un attentat sur le sol français est notre principale source d’angoisse. Ce n’est pas parce que les poseurs de bombe n’ont pas frappé notre territoire depuis douze ans qu’al-Qaida nous a oublié. » L’assassinat des quatre touristes en Mauritanie en décembre dernier et, plus récemment, celui d’un ingénieur français en Algérie ont retenti comme autant de signaux d’alerte dans les murs de la DCRI. « Nous allons enfin conjuguer au sein d’une même structure la puissance d’analyse de la DST et l’ancrage territorial des Renseignements générau x dans chaque département », se félicite-t-on Place Beauvau. Premier avantage : éviter les « doublons » comme lors d’un « exemplaire » dossier terroriste où, sans se concerter, le contre-espionnage avait mis sur écoute un islamiste, tandis que leurs homologues des RG chassaient le même lièvre en mettant son épouse sur écoutes. Par ailleurs, quelque 1 200 agents de la DCRI déploient leurs antennes dans les grandes agglomérations comme dans les coins les plus reculés du pays afin d’effectuer ce qu’ils appellent dans leur jargon du « décèlement précoce ». Ils seront affectés dans des commissariats ou des logements indépendants. Autant dire une constellation d’îlots estampillés « secret défense » au milieu d’un océan policier où l’information circule. Une dizaine d’agents de liaison basés dans les régions les plus sensibles du globe complètent le dispositif. « Notre pôle renseignement a la capacité de traiter judiciairement et sans intermédiaire un “tuyau” obtenu au Maghreb, se réjouit un des artisans du dossier. Notre unité opérationnelle intégrée va gagner en efficacité et en rapidité. »

Potentiel humain

Car les superagents français misent d’abord sur le potentiel humain. « Depuis le 11 septembre 2001, on a pu mesurer les dangers d’un excès de confiance dans un renseignement d’essence purement technique », explique un expert à Paris. Sans qu’il soit bien sûr question de délaisser la technologie. Dans le cadre des classiques écoutes administratives autorisées par la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité, ils peuvent déjà enregistrer les conversations téléphoniques, même en cas d’appel crypté. Ils peuvent aussi accéder en direct au contenu des SMS et des courriels.

Pour remonter les traces de communications entre les membres d’un réseau, la DCRI possède depuis mai 2007, à Levallois, une mini-plate-forme qui permet de récupérer auprès des opérateurs de téléphonie la liste de tous les appels entrant et sortant sur l’ensemble des lignes d’un abonné, de se faire communiquer ses documents d’inscription avec son adresse et ses coordonnées bancaires. Ses agents peuvent aussi exiger de connaître tous les sites Internet ou adresses de forum sur lesquels un terroriste présumé a pu se connecter. Qu’il s’agisse d’un appel sur mobile, d’un courriel ou d’un simple texto, les « grandes oreilles » de la République peuvent ainsi savoir à tout moment qui a contacté qui, où et quand.

Ce n’est pas tout. Le « nid d’espions » de Levallois bénéficie des derniers mouchards d’interception de signaux hertziens de la DST, installés notamment dans des véhicules banalisés ou logés dans de discrètes mallettes.

S’il s’agit de traiter une cible à l’étranger, la DGSE est là pour seconder la police, comme récemment, lors du placement sur écoute du téléphone mobile d’un homme d’affaire moyen-oriental suspecté de se livrer à un trafic de drogue au profit de groupes islamistes. Seuls les services de l’armée possèdent, en effet, les outils adéquats. La DGSE, avec ses satellites, ses bateaux et ses avions espions truffés d’électronique, fournit en outre les photos prises du ciel, comme les clichés de surveillance d’un entrepôt ou d’une bergerie dans le maquis corse…

Pour un magistrat antiterroriste, « la DCRI constitue un plus évident. Enfin, nous disposerons d’une analyse qui mettra en perspective les informations recueillies dans l’Hexagone, par exemple, à la sortie des mosquées, et les renseignements issus de l’étranger. Les procès-verbaux qui fondent nos actes d’accusation seront plus denses et mieux construits. »

Les entreprises pourraient aussi avoir à se réjouir de cette petite révolution. Car la DCRI réfléchit à la création en son sein d’un « guichet unique » pour les sociétés stratégiques françaises destiné à les renseigner sur le contexte de la passation de divers accords commerciaux. « Une entreprise nationale qui voudrait s’informer sur la moralité d’un éventuel partenaire est actuellement obligée de recourir aux services d’une officine », explique un homme du sérail. Ce qui entretient un vivier d’anciens agents et de policiers qui vendent leurs carnets d’adresses pour satisfaire aux demandes.

À la tête de cette pyramide, un homme jouera un rôle essentiel. La nomination du préfet Bernard Squarcini comme patron de la DCRI est depuis longtemps une quasi-certitude. Devant être nommé mercredi en Conseil des ministres, l’homme a en effet des allures de candidat idéal pour ce poste ultrasensible. D’abord parce que celui que ses hommes surnomment avec respect le « Squale » navigue depuis plus d’un quart de siècle dans les eaux profondes du renseignement. Né en 1955 à Rabat, au Maroc, il a été numéro deux des RG et patron de la DST.

Ses précieux tuyaux, ayant notamment permis de capturer Yvan Colonna, en ont vite fait un « incontournable » du sérail. Autre atout, et non le moindre, ce haut fonctionnaire est un fidèle parmi les fidèles de Nicolas Sarkozy qui a multiplié les marques d’estime à l’égard de « Bernard ». L’onctuosité cardinalice de son propos, sa rondeur de diplomate et son goût prononcé à fuir les caméras font le reste. Depuis son bureau, l’homme fort du renseignement opérationnel va diriger 175 commissaires, soit 10 % de l’effectif total.

Une force de frappe qui pourrait bien faire école chez les autres espions tricolores. Des groupes de réflexion sont déjà au travail dans les armées pour réfléchir à une fusion de la Direction du renseignement militaire et de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense. Leurs conclusions seront bientôt rendues au président de la République. Le ministère des Finances pourrait également être invité à réfléchir au rapprochement de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) et de Tracfin, la structure de Bercy chargée de la détection des mouvements financiers frauduleux. Une succession de fusions qui pourraient bien changer le visage du renseignement français.

L’entrée de l’immeuble de la DCRIà Levallois-Perret. Le bâtiment est devenul’un des endroits les plus sécurisésde France.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :