samedi 21 octobre 2017

Accueil du site > Renseignement > France > Avec la fin des "RG", un métier disparaît

Avec la fin des "RG", un métier disparaît

Gérard Davet, le Monde

lundi 30 juin 2008, sélectionné par Spyworld

logo

L’horloge est restée bloquée à 11 h 10. Il est un peu plus de midi et Gisèle, 51 ans, fait réchauffer, dans son bureau-cuisine, le lapin en sauce cuisiné par sa mère. Ainsi va la vie à la direction départementale des Renseignements généraux (RG) de Lot-et-Garonne. Pas d’affolement, pas de stress. Cela pourrait être n’importe quelle administration de province. Mais on est aux RG, 4 000 fonctionnaires, souvent associés aux basses besognes du pouvoir, un service mythique créé en 1937, destiné à disparaître dès le 1er juillet, pour se fondre dans la future direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Une réforme voulue par le chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, pour moderniser le recueil du renseignement. Mais le gouvernement ne va-t-il pas perdre, au passage, un formidable thermomètre social ?

VENDREDI, ELLE SUIVRA RACHIDA DATI, C’EST SON QUOTIDIEN

Gisèle, sous-brigadier, ne rejoindra pas la DCRI. Elle est imbattable sur les horaires de trains, les grèves en préparation dans la fonction publique. Elle fait partie des "trads", des RG "traditionnels". Chaque matin, elle fait sa revue de presse, pioche dans les journaux prêtés par la maison de la presse du coin. Souvent, elle traite son lot de dossiers de naturalisations. Ainsi, ce mercredi de mai, elle a reçu un couple mixte. Elle, d’origine sénégalaise, lui, postier, un peu apeuré. Gisèle leur a posé les questions habituelles. "C’est la préfecture qui m’a demandé de vérifier s’il ne s’agissait pas d’un mariage arrangé", explique-t-elle.

L’après-midi, elle appelle les syndicats : "Bonjour, ce sont les Renseignements généraux." On lui répond. Elle note des chiffres. Demain, elle déjeunera avec un syndicaliste de France Télécom. Peut-être rédigera-t-elle une note, histoire de prévenir un mouvement social. Vendredi, elle suivra un déplacement de Rachida Dati, la garde des sceaux. C’est son quotidien.

On lui a laissé le choix : intégrer la future DCRI et le monde opaque du renseignement fermé. Ou rester dans l’information générale (IG), à la disposition de la sécurité publique. Gisèle a tranché, elle veut continuer, avec son gros classeur d’adresses et de numéros de téléphone, à fréquenter syndicats, grévistes, postiers, agriculteurs. Tant pis si le sigle RG sort de sa vie. Michel, lui, aura un pincement au coeur, à l’heure de rejoindre la DCRI. A 45 ans, cet ancien enquêteur de la DST suit les sectes, les anti-OGM, la gauche dite extrême.

A côté, dans le bureau administratif, deux secrétaires trient les fiches individuelles. Coupons cartonnés, dossiers oubliés. Tout ce qui touche à l’islam sera classé "confidentiel défense" et deviendra la chasse gardée de la DCRI. Les RG, à Agen, c’étaient 14 fonctionnaires, dont 10 enquêteurs, et 2 corps de métier différents. Car Gisèle côtoyait Pascal, et cela n’allait pas de soi. Lui, c’est un fêlé du renseignement dit opérationnel. Vingt-sept ans de police, un grade de major. Un toqué de la "filoche". Avec son groupe, il a passé six mois à pister un commando d’ETA. Le jour de l’interpellation, à Cahors, un directeur est venu de Paris et leur a dit : "C’est bon, vous pouvez rentrer chez vous." Pas grave, Pascal était content. Quand on travaille aux RG, on sait que la gloire, c’est pour les autres.

Le Lot-et-Garonne compte 13 mosquées, 15 salafistes, 70 fidèles du mouvement de prédicateurs Tabligh, des cibles en puissance, de quoi s’occuper. Sans parler d’extrémistes turcs qui pourraient avoir élu domicile dans le secteur. Belle prise, ces dernières semaines, pour l’équipe de Pascal, qui a recruté un membre de l’entourage d’un activiste. Les RG en sauront plus sur les virées nocturnes et les fréquentations du monsieur.

Quand Pascal a commencé aux RG, les "trads" se moquaient des "opérationnels". Pas assez de matière grise, trop peu de recul sur les événements. Mais le vent a tourné. Aujourd’hui, Pascal se bat pour récupérer un "soum", une fourgonnette pour les planques. Difficile de rester discret dans une Ford Mondeo grise. "On est encore dans l’artisanat, regrette-t-il, il faut passer à l’ingénierie." Ses équipiers sont jeunes, la vingtaine volontaire. Ils savent utiliser les téléobjectifs de 250 mm fournis par les appareils photo Nikon, pour prendre des clichés de loin. Ils ont aussi une "caméra bouton", un Caméscope miniature dissimulé dans une sacoche. La réforme leur semblait indispensable. Même si, ils le savent, quelques-unes de leurs collègues vont rester sur le carreau, de l’autre côté de la cloison qui sera bâtie au milieu des bureaux.

"JE PRÉFÈRE VOIR LES GENS"

Jacques va devoir changer ses habitudes. Sur la porte de son bureau, un écriteau : "Reçois uniquement sur rendez-vous dans son espace de plénitude et d’apaisement." On l’a surnommé "Maître Yoda", comme le sage de la Guerre des étoiles, de George Lucas. Il aimait le social, se rendre aux manifestations avec ses amis syndicalistes. La CGT passait par lui pour obtenir un rendez-vous en préfecture. "Moi, en dix ans de RG, je n’ai jamais fait une photo de manifestant, ce serait une hérésie, lâche-t-il. Mon outil, c’est le téléphone."

Pour lui, la disparition des RG, c’est la fin d’une époque. "Un métier va disparaître. On s’intéressait au malaise des classes moyennes, on recueillait les discussions de comptoir. On se demande si le pouvoir ne veut pas se débarrasser de quelque chose..." Il a rempli sa fiche, comme tout le monde. Il a demandé le renseignement intérieur : "Je ne me voyais pas remplir des télex toute la journée." C’est la crainte des "trads" : ne plus faire que de l’événementiel, gérer manifestations, grèves, sans prendre le temps de tâter le malaise social. A Agen, ils devraient être trois, quatre au plus, à opter pour l’information générale. Deviendront-ils les parents pauvres de la sécurité publique ?

Francis, 46 ans, au téléphone ce soir-là avec un contact, dans une entreprise que des agriculteurs menacent de mettre à sac. "Attention, moi, je vais sortir le fusil", crie son interlocuteur. Il le calme. "Surtout, appelez-moi dans la nuit, s’il y a le moindre problème...", conseille Francis. Il rédige une note, la faxe en préfecture. Capitaine de police, il va rester à l’IG. "Mes potes, ils vont passer derrière la cloison, regrette-t-il. Le sigle IG, c’est pas terrible. Mais prendre une photo en cachette, ça ne me fait pas bander. Je préfère voir les gens, leur parler."


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :