jeudi 14 décembre 2017

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Défense : une politique communautaire qui reste embryonnaire

Laurent Zecchini, le Monde

lundi 30 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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"J’entends faire de la politique de défense et de sécurité un exemple de l’Europe concrète, de l’Europe qui répond aux besoins des Européens", a réaffirmé Nicolas Sarkozy, le 17 juin, en présentant le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. Tenu quelques jours après le non irlandais au traité de Lisbonne, qui aura un impact négatif sur l’ambition de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), le propos tient du défi.

Ce rejet offre à la France un début d’excuse si, comme c’est probable, les résultats ne sont pas au diapason des objectifs annoncés. Membre fondateur, avec le Royaume-Uni, de la PESD (lors du sommet de Saint-Malo, en décembre 1998), la France a cependant une responsabilité particulière.

Elle doit donner l’exemple pour deux raisons : d’une part, parce que c’est le seul moyen dont elle dispose pour entraîner ses partenaires européens vers plus d’Europe de la défense ; d’autre part, parce que M. Sarkozy a assuré que la France n’effectuerait son retour dans la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique, que si des progrès significatifs de la PESD sont engrangés.

Quelles avancées peuvent être envisagées ? Dix ans après l’initiative malouine, neuf ans après le sommet d’Helsinki qui avait fixé à l’Union européenne (UE) l’objectif de constituer une capacité d’intervention de 60 000 hommes, cet "objectif majeur" revient au premier rang des priorités de la présidence française de l’Union. Cela suffit à souligner que si l’Europe de la défense a bien démarré, notamment sur le plan institutionnel, l’élan s’est singulièrement ralenti avec les années.

IDENTITÉ EUROPÉENNE

S’estimant protégés par l’OTAN, les pays de l’UE ont d’autant moins vu la nécessité d’investir dans la défense européenne que celle-ci était perçue aux Etats-Unis comme une stratégie pour affaiblir le lien transatlantique en "dupliquant" des fonctions existant à l’OTAN. Allié privilégié de Washington, le Royaume-Uni s’est évertué à ralentir les progrès de la PESD.

La question de l’Europe de la défense est pourtant centrale pour l’identité européenne puisque non seulement elle traduit le degré d’ambition collective des Européens en matière stratégique (quelle autonomie de décision et d’action ?), mais elle a aussi, potentiellement, d’importantes retombées économiques. "Renforcer la base industrielle et technologique de défense de l’UE ; créer un marché européen des équipements de défense qui soit concurrentiel" : telle était la double mission fixée à l’Agence européenne de défense (AED), lorsque celle-ci a été créée, en juillet 2004.

Quatre ans plus tard, force est de constater que l’AED n’a pas pris son essor, que les investissements de défense des pays européens sont éparpillés et redondants, faute de volonté politique communautaire. Londres se refuse à accorder à l’AED le budget pluriannuel qui lui permettrait d’imposer une véritable coordination européenne, ce qui n’est pas pour déplaire à l’industrie de défense américaine.

La France a donc placé la montée en puissance de l’AED au premier rang de ses priorités du prochain semestre. Elle a fait de même avec un autre concept tout aussi contesté par Londres : la création d’une "capacité européenne permanente et autonome de planification stratégique", qui va de pair avec un centre de "planification opérationnelle et de conduite d’opérations".

Ce dernier existe à l’état embryonnaire, avec une capacité permanente de 8 officiers, dont le nombre pourrait être porté à 89 si cette ébauche de "quartier général européen" était activée. Pour les pays les plus atlantistes, il s’agit là d’un chiffon rouge, de nature à faire concurrence, si l’on peut dire, au Shape, le quartier général de l’Alliance atlantique, qui regroupe 2 600 personnes.

Pour les mêmes raisons, les Britanniques ne verront pas d’un bon œil cette volonté française de créer un budget autonome des opérations militaires de l’Union. Ils n’auront, en revanche, pas d’objection à discuter de l’actualisation de la stratégie européenne de sécurité, exercice qui pourrait même être complété par un Livre blanc européen sur la défense. La France souhaite aller plus loin, avec de "nouveaux projets capacitaires structurants" dans les domaines aérien et maritime, et dans celui de la gestion des crises.

Le terme "structurant" renvoie au concept de "coopération structurée permanente", une disposition du traité de Lisbonne qui permet à un groupe de pays désireux d’aller de l’avant sur les questions de défense de coopérer entre eux. Instrument indispensable dans une Europe à 27 peu ambitieuse dans ce domaine, il restera mort-né tant que le traité européen ne sera pas remis sur les rails.

Cela signifie que ce n’est pas à l’horizon de la présidence française de l’UE que la part moyenne consacrée par les pays européens à leurs dépenses de défense (hors pensions) dépassera 1,31 % du PIB. Ce qui inspire cette réflexion à un diplomate européen : "L’Europe est la seule banque connue qui ne veut rien dépenser pour sa protection et sa sécurité."


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