lundi 16 octobre 2017

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Jeux d’espions entre Washington, Paris et Moscou

Cyril Hofstein, le Figaro

lundi 7 juillet 2008, sélectionné par Spyworld

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Christian Carion vient de commencer le tournage de « Farewell », évoquant la vie et le destin du célèbre espion du KGB qui offrit ses services à l’Occident dans les années 80. Reportage.

Avec une lenteur calculée, Ronald Reagan franchit la porte du bureau ovale, vérifie les plis de son veston et se dirige vers François Mitterrand, un fin sourire sur les lèvres. Les rideaux sont tirés et, dans la pénombre, le Président français ressemble à un mannequin de cire. Autour des deux hommes, leurs interprètes, un agent de la CIA, son homologue de la DST et d’autres personnages dont les visages demeurent dans l’ombre. Le silence est total, jusqu’à ce que Reagan s’apprête à prendre la parole... « Coupez ! Philippe, c’est très bien, mais il faut être encore plus hiératique. Comme l’était Mitterrand. And you, Fred, perfect, but come into the room a little slower. OK, on recommence. »

En un instant, le réalisateur Christian Carion vient de bouleverser l’atmosphère feutrée du lieu le plus protégé de la Maison-Blanche. L’illusion qui s’était emparée de l’assistance se dissipe brutalement. Nous ne sommes pas à Washington, mais à Ivry-sur-Seine. Dans une ancienne usine désaffectée transformée en un immense studio de cinéma. Sur le tournage de Farewell, le nouveau film du réalisateur de Joyeux Noël. Dans le rôle de Vladimir Vetrov, alias Farewell, l’agent du KGB à l’origine de la plus incroyable affaire d’espionnage des années 80, l’homme-orchestre franco-serbe Emir Kusturica (réalisateur, musicien, comédien...), entouré de Guillaume Canet, Willem Dafoe, Alexandra Maria Lara, Niels Arestrup, David Soul, Philippe Magnan (Mitterrand), Fred Ward (Reagan)... Un casting haut de gamme pour un film qui se veut aussi proche que possible de la réalité.

Au programme de cet après-midi, la scène 52. Un passage capital où, grâce aux informations livrées par Farewell, les Français exposent aux Américains, à la fois médusés et sceptiques, l’organisation globale de l’espionnage soviétique. Autour du plateau, l’ambiance est fébrile, tendue. Les comédiens s’étirent, se concentrent. Vont et viennent en récitant leur texte. Le mirage du début perdure encore devant Philippe Magnan, tant sa ressemblance avec François Mitterrand est saisissante. Puis s’évanouit à nouveau quand le regard se porte sur les techniciens qui se déchaussent pour ne pas abîmer le tapis du bureau ovale. « Tout a été fait absolument à l’identique, au millimètre près, pour reconstituer la pièce à l’époque de Ronald Reagan », explique Christian Carion.

Grâce aux immenses volumes du studio d’Ivry, les décorateurs ont également pu recréer une prison du KGB, un appartement moscovite et une salle d’archives. Pour parfaire le décor, du mobilier, des objets et des livres ont été importés de Russie par conteneurs, ainsi que deux Volga, ces grosses berlines noires emblématiques de la nomenklatura soviétique. Le tournage a commencé il y a quelques semaines et devrait se poursuivre en Europe de l’Est cet été, pour accentuer encore la véracité des scènes.

Réalisé par Christian Carion d’après un scénario d’Eric Raynaud et produit par Christophe Rossignon, Farewell devrait être achevé fin avril 2009. A la manière de grands films d’espionnage comme Gorky Park, ou Les Trois Jours du Condor, il revisite l’époque troublée de la guerre froide. Nul doute que sa sortie en salles éclairera d’une lumière nouvelle ce dossier aux nombreuses zones d’ombre. Une affaire où les rôles de chacun - DST, KGB, CIA, Vetrov - ont encore du mal à se dessiner avec netteté.

L’histoire débute officiellement en juillet 1981, au sommet d’Ottawa, quand François Mitterrand rencontre en privé Ronald Reagan. Au menu de l’entretien, la révélation de l’affaire Farewell. « Le dossier d’espionnage le plus explosif depuis la fin de la guerre froide », selon Thierry Wolton. En tête-à-tête, le président français révèle à un Reagan stupéfait que l’URSS connaît la totalité de la couverture radar des Etats-Unis, et qu’elle pourrait anéantir la défense américaine en cas de conflit. En quelques mots, la France de Mitterrand, tenue à distance par l’administration américaine, vient de rentrer dans le sérail des démocraties en pointe dans la lutte contre l’Union soviétique.

Tout a commencé en fait quelques mois plus tôt, quand un des correspondants à Moscou de la Direction de la sûreté du territoire a transmis un message émanant d’un certain Vladimir Vetrov. L’homme, un officier supérieur du KGB, se dit prêt à révéler le contenu de dossiers capitaux. Sans réelle contrepartie. Ingénieur spécialiste en électronique, il a été en poste à Paris de 1965 à 1970, jouant avec le feu, trafiquant du caviar et d’autres produits de luxe au profit de la communauté soviétique. Et attirant l’attention des Français... En juillet 1970, il est rappelé à Moscou. Très vite, il s’ennuie et rêve de repartir à l’étranger. En 1974, il est envoyé au Canada comme ingénieur de la délégation commerciale d’URSS à Montréal. Mais sa couverture fait long feu - d’autant que sa femme se trouve mêlée à une sombre affaire de bijoux perdus. Finalement suspecté d’avoir été contacté par les services secrets américains et canadiens, l’officier du KGB est rapatrié d’urgence. A 42 ans, la porte de l’Occident vient de se refermer sur lui définitivement. Le KGB le surveille et l’affecte dans un service chargé de centraliser les informations récoltées sur le terrain.

L’espion qui menait grand train est devenu un bureaucrate et découvre avec écoeurement les moeurs de la nomenklatura : un monde de passe-droits et de privilèges minables. Il propose alors une réorganisation de son service, mais personne ne l’écoute. Sa femme le trompe. Et l’amour qu’il trouve dans les bras de sa maîtresse le dégoûte de lui-même. Il boit, s’empâte et s’aigrit. C’est la descente aux enfers. « Vetrov n’a alors rien d’un héros, écrit Thierry Wolton. Et sa médiocrité va donner une dimension dostoïevskienne à son retour en scène à travers l’affaire Farewell. » Nostalgique de Paris, francophile, écoeuré par le système soviétique, il se tourne vers les service secrets français. « Dans la peau de ce personnage ambivalent et particulièrement complexe, d’un mimétisme déconcertant, Emir Kusturica s’est révélé exceptionnel », assure Christophe Rossignon.

Mars 1981, les Français doutent mais sont rapidement convaincus : Vetrov donne le nom d’une taupe du KGB et fournit plusieurs dossiers brûlants sur le pillage technologique auquel se livrent les Soviétiques pour alimenter leur complexe militaro-industriel. La DST comprend qu’elle a mis la main sur une très grosse taupe, qu’elle a baptisée Farewell (adieu). En dix mois, Vetrov fournit plus de 3 000 dossiers sur l’espionnage scientifique et technologique du KGB. Il permet de démasquer 70 agents soviétiques dans plus de 15 pays occidentaux et révèle l’identité de 450 d’entre eux. Grâce à lui, la branche scientifique de l’espionnage russe des années 80 est décapitée et, avec elle, un pan entier de l’économie de l’URSS est menacé de faillite.

Traître magnifique, héros, homme aveuglé par le dépit ? Comment juger ? D’autant que l’aventure de Petrov-Farewell s’achève dans la boue le 22 février 1982. Ivre mort, il poignarde en pleine rue sa maîtresse et un passant qui tentait de s’interposer. Arrêté, il est condamné à quinze ans de réclusion en Sibérie. Un an plus tard, le KGB découvre son travail de sape et le fait exécuter. Dans une lettre, il aurait écrit ne regretter qu’une chose : « Ne pas avoir causé d’avantage de dégâts au KGB en servant la France. » Pourtant, il pouvait difficilement faire mieux. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait et, moins de deux ans plus tard, l’URSS s’effondrait.


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