jeudi 14 décembre 2017

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Esquisse d’une philosophie de l’espionnage

Michel Lefebvre, le Monde

mardi 8 juillet 2008, sélectionné par Spyworld

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Le livre sur l’espionnage est un genre à part. John Le Carré ou Graham Greene ont écrit des chefs-d’oeuvre. Dans la même catégorie littéraire, de gare cette fois, émerge le mythe de James Bond. S’ajoutent à ces styles bien connus des livres de transfuges ou d’espions à la retraite et ceux d’historiens ou de journalistes pratiquant la révélation rarement innocente de manière souvent sensationnaliste. La dernière grande publication de ce genre a été le livre de Christopher Andrew à partir des archives Mitrokhine, un agent du KGB passé à l’Ouest en 1992 (Le KGB contre l’Ouest, Fayard, 2000). L’ouvrage dont il va être question ici pratique, lui, une analyse sur la longue période, c’est un livre à part.

Constantin Melnik n’est ni un espion, ni un journaliste, ni un historien, c’est un observateur de la Ve République qui depuis cinquante ans analyse et dissèque les secrets de la guerre froide accumulant lectures et rencontres avec des anciens du KGB et de la CIA. Russe blanc d’origine dont la famille s’est réfugiée en France, il a commencé sa carrière comme analyste pour le Vatican avant de travailler pour un think tank américain, la Rand Corporation. Il est devenu ensuite conseiller pour la sécurité intérieure auprès du premier ministre Michel Debré en pleine guerre d’Algérie. Acteur désabusé de cette période troublée des années 1960, il a tiré de son expérience un essai et des romans. Aujourd’hui, il livre cette analyse fouillée sur l’espionnage au XXe siècle.

Admirateur de l’espionnage soviétique, expression qu’il déteste, Constantin Melnik n’a pas de mots assez laudatifs pour louer les succès des services secrets de Moscou et de leurs agents. Le prix d’excellence revient à l’obtention par le KGB des secrets de la bombe atomique américaine à la fin des années 1940. Au tableau d’honneur aussi les exploits pendant la seconde guerre mondiale de Richard Sorge au Japon et le recrutement des Anglais de Cambridge, Kim Philby ou John Cairncross en tête. Parmi ces héros de l’"agentura" soviétique, M. Melnik écorne Leopold Trepper, "grand chef" de l’Orchestre rouge, dont le rôle, d’après ses sources soviétiques, a été exagéré par rapport à ceux des membres allemands du réseau et de leur agent traitant, le Russe Korotkov. Côté occidental, la préférence de Constantin Melnik, au sein d’une CIA critiquée avec virulence, va à Allen Dulles, qui a permis, à l’aube des années 1950, à la France et à l’Italie de ne pas tomber dans le giron soviétique, et aux transfuges passés à l’Ouest, Oleg Penkovski et surtout Dmitri Polyakov. Quant aux services secrets français, en ayant les mots les plus durs pour les dérives policières et "barbouzardes", de la guerre d’Algérie au Rainbow-Warrior, ils sont considérés comme les "moins performants du monde civilisé".

Constantin Melnik critique avec virulence les "spy catchers", qui voient des espions du KGB partout et confondent la notion de "relation confidentielle" et véritables agents. "L’extravagante campagne" contre le dirigeant socialiste Charles Hernu, "habillé des habits infamants d’un espion soviétique", est pour lui l’exemple de cette dérive. Son livre recèle cependant quelques informations inédites comme le nom du mystérieux Henry Robinson (Arnold Chnez), agent du GRU (services secrets de l’Armée rouge), assassiné par les nazis pendant la seconde guerre mondiale sans avoir révélé son identité. Cet agent mythique et encore mystérieux mène, mais cela reste encore à démontrer, au ministre de l’air du Front populaire, Pierre Cot, et à son conseiller Jean Moulin dans les réseaux de livraison d’avions à l’Espagne républicaine.

Disciple de Raymond Aron, Constantin Melnik voulait avec ce livre esquisser une "philosophie du renseignement". Il réussit au moins à tirer cette matière sulfureuse de la gangue idéologique dans laquelle baignent en général les ouvrages sur l’espionnage, et ce n’est pas si mal.


LES ESPIONS : RÉALITÉS ET FANTASMES de Constantin Melnik. Ellipses, 456 pages, 26 €.


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