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Prolifération nucléaire : des Suisses au-dessus de tout soupçon

Agathe Duparc, le Monde

mardi 15 juillet 2008, sélectionné par Spyworld

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Au bout du fil, la voix est polie, mais ne laisse aucun espoir. "Nous n’avons rien à dire. Pas maintenant." Depuis plusieurs années, derrière les murs de sa maison de la petite ville suisse de Haag, dans la vallée du Rhin, près de la frontière du Liechtenstein et de l’Autriche, Hedwig Tinner est ainsi chargée de repousser les appels téléphoniques inopportuns.

Il y a encore cinq ans, Mme Tinner menait l’existence paisible d’une notable de Suisse orientale. Elle nage aujourd’hui en plein film d’espionnage et drame familial. Ses deux fils, Urs, 43 ans, et Marco, 40 ans, attendent leur procès en prison. Le premier a été arrêté en Allemagne en octobre 2004, puis extradé en Suisse en mai 2005. Le second a été appréhendé en septembre 2005. Quant à son mari, Friedrich, 72 ans, un ingénieur en mécanique, il a passé quelques mois en détention puis a été libéré en 2006 en raison de son âge.

Les Tinner, père et fils, sont soupçonnés d’avoir travaillé pour le réseau de contrebande nucléaire du scientifique Abdul Qadeer Khan - le "père de la bombe atomique pakistanaise", aujourd’hui en résidence surveillée dans son pays -, en particulier entre 2001 et 2003 pour aider la Libye à se doter de l’arme atomique. Ils sont inculpés pour violation de la législation sur le matériel de guerre et le contrôle des biens et pour blanchiment d’argent.

Mais il y a plus inquiétant et obscur. Selon les enquêteurs, le trio aurait été en possession des plans d’une arme nucléaire de nouvelle génération, plus compacte, pouvant être adaptée à des têtes de missiles comme en possèdent l’Iran et la Corée du Nord. Révélé à la mi-juin 2008 par David Albright, un ancien inspecteur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) aujourd’hui à la tête de l’Institute for Science and International Security (ISIS), ce scénario donne des sueurs froides aux spécialistes de la prolifération nucléaire. La question étant de savoir si ces plans sont tombés entre d’autres mains avant que les autorités suisses ne les confisquent en 2004 sur les ordinateurs des Tinner et ne les détruisent en 2007. Et, pour embrouiller encore l’affaire, des éléments attestent que la famille collaborait avec la CIA (Agence centrale de renseignement américaine), voire avec d’autres services secrets.

Comment les Tinner, citoyens respectés du district de Werdenberg, dans le canton de Saint-Gall, se sont-ils retrouvés englués dans une telle histoire ? Dans les années 1970, Friedrich, le père, travaille à la Vakuum Apparat Technik (VAT), une entreprise de haute technologie spécialisée dans la technique du vide, comme il en existe plusieurs dans la région, alors appelée la "vallée du vide". VAT fabrique des composants qui entrent dans la fabrication des centrifugeuses qui peuvent servir à l’enrichissement de l’uranium et ainsi permettre la fabrication d’une bombe atomique.

En 1976, l’ingénieur Tinner fait la connaissance d’Abdul Qadeer Khan, venu dans la région pour prospecter. Avec son épouse, celui-ci sera plusieurs fois reçu chez les Tinner. Dans un récent entretien à NZZ am Sonntag, le Dr Khan décrit ses amis suisses comme des "personnalités totalement droites, honnêtes et compétentes", pour lesquelles il dit être prêt "à mettre sa main au feu".

C’est plutôt l’inverse qui semble s’être passé. En 1980, Friedrich Tinner est licencié de la VAT pour avoir voulu vendre des pièces sensibles au Pakistan. En 1981, il crée la Cetec, petite entreprise familiale qui deviendra la PhiTec. C’est dans un cadre idyllique, une vallée, riante l’été et enneigée l’hiver, où coule le Rhin, surplombée par une barre de montagnes, que sont fabriquées des soupapes à vide et valves de décompression appartenant à la catégorie des produits dits "à double usage", civil et militaire. Certains Etats en ont grand besoin pour leurs programmes nucléaires secrets.

A ses heures de détente, Friedrich Tinner est un citoyen modèle. Il présidera un temps le Parti radical démocrate (la droite bourgeoise) du district, et est à la tête de la société locale chargée de l’eau et de l’électricité, alors que sa femme est membre du conseil de l’Eglise réformée. C’est aussi un radio-amateur passionné (matricule HB9AAQ) qui converse avec des correspondants du monde entier grâce à une immense antenne installée sur son toit et part en expédition à l’autre bout du monde.

A la fin des années 1980, alors qu’Urs et Marco ont rejoint l’entreprise familiale, les tracasseries commencent. En 1990, puis en 1996, alertée par l’AIEA qui détient une liste mondiale d’ingénieurs suspects, Berne procède à quelques contrôles. Une enquête préliminaire est ouverte en 1996, alors que PhiTec s’apprête à vendre en Irak, via la Jordanie, des valves destinées à des centrifugeuses. Friedrich Tinner passe à travers les gouttes, expliquant qu’il ne connaissait pas leur destination finale. "Nous essayerons d’apprendre", promet-il dans la presse locale. Mais, en février 2004, une enquête de la police de Malaisie, conduite à la demande de la CIA et des services secrets britanniques, provoque la chute des Tinner. Juste un an après la saisie dans un port italien de cinq conteneurs de composants destinés au programme nucléaire libyen. Les composants provenaient d’une petite usine malaisienne, la Scope, établie à 25 kilomètres de Kuala Lumpur. Le rapport malaisien, encore disponible sur Internet, explique qu’en 2002 Urs Tinner a été engagé comme consultant technique pour Scope par un Sri-Lankais, Buhary Tahir, proche du Dr Khan. Il supervise la fabrication de composants dont des robinets et soupapes destinés à Tripoli. Il organise l’importation de machines-outils, en faisant appel à son père et à son frère. En octobre 2003, juste avant la saisie des conteneurs, il quitte la Malaisie. Il sera arrêté un an plus tard en Allemagne.

Dans une décision de la justice suisse d’octobre 2007 qui refuse sa mise en liberté, Urs Tinner affirme avoir aidé les autorités américaines à détecter et démanteler le réseau nucléaire libyen, sans donner plus de détails. Selon l’inspecteur David Albright, si les Tinner, approchés dès 2000 par la CIA, ont probablement collaboré sur la Libye, ils auraient déçu la CIA "en omettant de parler des plans d’armes atomiques (trouvés sur leurs ordinateurs)", estime l’ancien de l’AIEA.

Etant simplement apprenti mécanicien - c’est son seul diplôme -, Urs n’avait pas le profil du trafiquant nucléaire et de l’agent double de la CIA, malgré son amour des Porsche et son goût pour l’argent. Au milieu des années 1990, il cherche plutôt à s’émanciper d’un père trop autoritaire. Mais rien ne lui réussit.

Selon le Wirtschaft Regional à Vaduz, il ouvre un magasin de poissons rouges et animaux domestiques puis, en 1998, s’exile à Dubaï pour vendre des sodas. C’est là qu’il tombera sur le fameux M. Tahir, qui collabore maintenant avec l’AIEA. Quant à Marco Tinner, resté dans l’ombre du pater familias, son rôle reste obscur. A la tête de Traco, société commerciale logée dans les mêmes bâtiments que PhiTec, il aurait géré les flux financiers via le Liechtenstein.


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