lundi 18 décembre 2017

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Farewell, l’espion qui venait du froid

Carlos Gomez, le Journal du Dimanche

mardi 22 juillet 2008, sélectionné par Spyworld

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La patience est un art délicat. Et une vertu. Sans laquelle il faudrait renoncer à devenir metteur en scène. Christian Carion est un cinéaste patient. A bientôt 46 ans, le réalisateur d’origine ch’ti n’a tourné que deux longs-métrages dans sa jeune carrière (Une hirondelle a fait le printemps, Joyeux Noël) et vient juste de boucler le tournage du troisième : Farewell.

Plus de trois ans qu’il y travaille. Un récit d’espionnage inspiré d’une histoire vraie qui, au début des années 1980, vit un agent soviétique vendre à la France les secrets du KGB. En 1983, ses révélations devaient conduire François Mitterrand à faire expulser de France 47 diplomates soviétiques (lire par ailleurs).

Emir Kusturica joue l’agent Vladimir Vetrov, alias Farewell, et c’est là que la patience devient précieuse : le réalisateur serbe, deux fois Palme d’or à Cannes, est arrivé au dernier moment sur ce tournage. Il n’est pas un acteur naturel et jouer en français est une sorte de petite souffrance qu’il n’avait peut-être pas imaginée, l’obligeant à travailler son texte phonétiquement grâce aux antisèches tenues à bout de bras par une assistante. Le jour de notre présence, une simple scène d’échange dans un jardin public de Kiev entre lui et Guillaume Canet (qui joue un agent de liaison de la DST) prenait tout l’après-midi à Christian Carion, qui, sans jamais un mot plus haut que l’autre, parvenait en fin de journée à faire jouer dans le ton son vieil acteur novice...

"Je n’ai pas compris, il se disait enchanté par le rôle"

Au moins, Emir a le physique recherché. Et il n’a pas à forcer son accent dans les scènes où il est censé parler le russe. Une langue qu’il a apprise autrefois à l’école, quand son pays s’appelait encore la Yougoslavie. Kustu se retrouve sur ce plateau à la faveur d’un forfait de dernière minute. Celui de l’acteur russe initialement pressenti, Sergueï Makovetzki. A quelques jours du début du tournage, en avril, Makovetzki, acteur très populaire au pays de Poutine, "plantait" Christian Carion. "Je n’ai pas compris, il se disait enchanté par le rôle. Nous étions allés très loin dans la préparation, il était venu en France faire des essais de costumes..." Jusqu’au moment où, dans le taxi qui le conduisait à l’aéroport, le comédien recevait un étonnant coup de fil. A l’autre bout, l’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Avdeev, qui lui disait en substance : "Serguei, vous êtes à juste titre un acteur populaire. Mais le peuple comprendra-t-il que vous puissiez jouer un traître à la patrie comme le fut Vetrov ?" Le lendemain, le discours moralisateur avait l’effet voulu : l’acteur appelait le metteur en scène pour lui annoncer qu’il renonçait.

Christian Carion croit être la proie d’un mauvais rêve. Il consulte son producteur de toujours, Christophe Rossignon. Ensemble, ils décident d’appeler à la rescousse le réalisateur russe Nikita Mikhalkov, partie prenante dans la production de Farewell. "C’est certainement un malentendu, m’a rétorqué Nikita. Je vais l’appeler, moi, l’ambassadeur..."

Vaine entremise du cinéaste russe. Surtout lorsque Mikhalkov apprend que le diplomate faisait partie des fonctionnaires expulsés de France en 1983, après les révélations de Farewell. Depuis cet incident, l’ambassadeur a été rappelé à Moscou, où il est devenu le nouveau ministre de la Culture. "Nikita a été très affecté par cet épisode, raconte Christian Carion. Il a perçu les limites de son pouvoir. Il m’a aussi convaincu qu’il serait illusoire de prétendre tourner à Moscou, que nous n’aurions jamais les autorisations en temps voulu... En gros, coup sur coup, il m’apprenait qu’il me fallait renoncer à mon acteur vedette et à mon décor principal. A un mois du tournage ! J’ai cru que le projet était mort." Le réalisateur mettra dix jours à élaborer un plan B.

En l’occurrence, un plan "K", comme Kusturica, qui a tout de suite dit oui. Puis la ville de Kiev a offert une alternative crédible à la cité russe. Esthétiquement, la capitale d’Ukraine ressemble en bien des points à Moscou. Le métro, par exemple, y est aussi beau. Or, plusieurs scènes importantes y sont prévues. Les autorisations n’ont pas tardé à arriver. D’autant plus vite que toute occasion d’agacer Moscou à distance y est plutôt bienvenue. Les équipes techniques sont jeunes, mobiles, enthousiastes. Et débrouillardes lorsqu’il s’agit, par exemple, de trouver 80 vieilles Skoda pour une grande scène de rue. Le dernier jour de tournage a eu lieu le 11 juillet.

Auparavant, Paris avait également servi de décor pour certains intérieurs. L’hôtel de Marigny, où sont reçus les chefs d’Etat étrangers, ainsi qu’une partie de l’Elysée (en l’absence de Sarkozy, en visite alors en Tunisie) ont servi de décors à toutes les scènes représentant le bureau de François Mitterrand. L’acteur Philippe Magnan l’incarne de manière saisissante. "Mon père était fermier agriculteur, mais intimement socialiste, confie Christian Carion. Dans son village, ils n’étaient pas beaucoup à partager ses convictions. Ce film, je l’ai fait aussi pour lui."

"Je ne suis pas la personne idéale pour apprécier la chute du mur", Kusturica

L’évocation du président français parle tout autant à Kusturica. "Je n’oublie pas combien il avait pesé pour que Belgrade ne soit pas bombardée. A sa disparition, notre histoire s’en est trouvée changée." L’onde de choc des révélations fournies par Farewell conduit l’URSS à son déclin et aboutit à la chute du mur de Berlin. "Je ne suis pas la personne idéale pour apprécier la chute du mur, admet Kusturica. La réunification de l’Allemagne a aussitôt provoqué le démantèlement de mon pays, la Yougoslavie, qui me manque toujours, pourquoi le nier. Il y avait du mauvais dans le communisme, mais il y avait aussi du bon. Ce qui me plaît dans la vision de Christian Carion de ces événements, c’est sa dimension humaine, poursuit le cinéaste serbe. Farewell est un communiste au sens noble, comme l’était mon père, qui, comme lui, n’aurait pas supporté qu’on pervertisse ses idéaux de jeunesse."

Christian Carion a noté combien Kusturica enrichit de son grain de folie le personnage de Vetrov. "Pour autant, il ne s’agissait pas de ne montrer qu’un homme révolté et disposé à en finir avec le système." "En conférant à Vetrov sa nonchalance, Emir le rend également attachant", estime de son côté Guillaume Canet. Lui, il joue l’ingénieur français expatrié à Moscou qui va servir d’agent de liaison entre Farewell et la DST, à Paris. "Un M. Tout-le- Monde contraint de devenir agent secret, explique Carion. Dans la réalité, il n’a pas existé. Il est la synthèse des trois personnes qui ont concrètement aidé Farewell."

"Dans la première version imaginée par Christian, le personnage que je joue était sensiblement plus âgé, raconte Canet. Je l’ai convaincu d’en faire un trentenaire, ce qui lui confère l’inconscience nécessaire et explique sa détermination. Il a tout à perdre en se prêtant à une telle mission : des enfants, une femme (la comédienne allemande Alexandra Maria Lara), en dépit de quoi il va jusqu’au bout." Guillaume Canet avait 8 ans en 1981. Il se souvient pêle-mêle de l’élection de Mitterrand à la télévision "avec son visage qui se dessinait ligne après ligne sur l’écran". C’est la seconde fois qu’il travaille avec Carion, avec qui il avait déjà tourné Joyeux Noël. "J’adore son flegme. Moi qui peux être un peu soupe au lait, il a le don de me calmer, de me remettre en confiance. Après toutes les entraves rencontrées durant la préparation, n’importe quel autre réalisateur aurait cédé à la panique." Farewell sortira en mars 2009.

Farewell, de Christian Carion, avec Emir Kusturica, Guillaume Canet, Alexandra Maria Lara, Willem Dafoe.


L’histoire vraie d’une taupe modèle

Ronald Reagan disait de l’affaire Farewell qu’elle était "l’une des plus grandes de l’histoire de l’espionnage du 20e siècle".

Aujourd’hui, elle fournit des éléments passionnants pour tenter de comprendre les conflits Est-Ouest au début des années 1980. Farewell était le nom de code de Vladimir Ippolitovitch Vetrov, un brillant agent du KGB qui, au début des années 1980, dégoûté par la dérive au népotisme du régime du président Brejnev, décidait de trahir l’URSS au profit de la France. Le film s’appuie sur les enseignements qu’a tirés de cet épisode l’écrivain Sergeï Kostine dans son livre Bonjour Farewell. Vetrov était en relation avec un cadre commercial de Thomson-CSF qui allait servir de liaison avec la DST, le contre-espionnage français. Près de 3000 pages de documents passaient ainsi entre les mains de la France, notamment une liste de 250 noms d’agents ou d’officiers qui, depuis des années, travaillaient à travers le monde pour le KGB.

Le 5 avril 1983, cette découverte conduisait à l’expulsion de 47 Soviétiques, essentiellement des diplomates. Vetrov était tombé six mois plus tôt, mais pour avoir tenté de tuer sa maîtresse et assassiné le témoin de la scène. Vetrov a été fusillé en 1985. Quatre ans avant l’effondrement du bloc communiste, précipité par ses révélations.


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