jeudi 19 octobre 2017

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Köcher, espion tchécoslovaque à la CIA, échangé par les Soviétiques contre Sharansky (3e partie)

Alexis Rosenzweig, Radio.cz

samedi 23 août 2008, sélectionné par Spyworld

Suite et fin aujourd’hui de notre entretien avec Karel Köcher, seul espion connu à ce jour à avoir réussi à infiltrer la CIA pendant la Guerre froide. Après son arrestation en 1984 à New York, Karel Köcher finit par proposer à Moscou de l’échanger contre le dissident Anatoly Sharansky, une proposition finalement acceptée par les Russes et les Américains dans le cadre d’un échange de plusieurs personnes. Plus tard, le chef du KGB de l’époque dira que les Américains ont mal négocié : "Moscou aurait échangé trois Sharansky contre Köcher"...

Quel souvenir gardez-vous de cette journée du 11 février 1986, jour de l’échange sur le célèbre pont de Berlin ?

« C’est ce qu’on pourrait appeler un rendez-vous avec le destin... On pourrait en parler longtemps, mais il y a avant tout deux choses qui me viennent à l’esprit. Premièrement, c’est la brutalité avec laquelle les Américains se sont comportés avec moi. Jusqu’au dernier moment j’ai été menotté. La deuxième chose dont je me souviens, c’est Sharansky : je le revois s’approchant de l’autre côté. Les Russes lui ont donné un costume neuf avec un pantalon trop long, retroussé, car Sharansky est plutôt petit... Ce matin-là, il neigeait beaucoup à Berlin. La police allemande a dû balayer le pont pour que la ligne blanche du milieu soit visible. Cette ligne qui marquait la frontière entre deux mondes était vraiment une simple ligne sur l’asphalte. Mais Sharansky, en la rejoignant, a levé une jambe après l’autre, très haut et lentement, pour la franchir. Cela a été drôle et charmant à la fois. »

A votre retour à Prague, comment avez-vous observé les événements avant et pendant la révolution de velours ?

« Je travaillais à l’Institut des prévisions de l’Académie des sciences tchécoslovaques... »

Je vous interromps un instant parce que c’est assez bizarre en soi quand on sait que dans ce même institut travaillaient non seulement Václav Klaus, actuel chef de l’Etat, mais aussi entres autres Miloš Zeman, Vladimir Dlouhý et Valtr Komárek qui sont tous des figures de la période de transition du début des années 1990...

« Ça peut paraître bizarre, mais je soutenais la révolution et m’efforçais de profiter de mon prestige d’ancien agent pour faire imposer les réformes économiques mais aussi politiques les plus radicales possibles. La révolution de velours a été pour moi un vrai moment d’enthousiasme. »

Où étiez-vous le 17 novembre 1989 ?

« A l’Institut des prévisions. »

Avec Václav Klaus ?

« Avec Václav Klaus, qui ne savait pas que c’était la fin (rires)... Nous avons eu une altercation à ce sujet. J’étais persuadé comme beacoup d’autres que le développement politique renouerait avec les idéaux de 1968 du Printemps de Prague. A mon grand regret, tout a pris un autre chemin. Mais cela était peut-être inévitable. La vision des Lumières, éclairée et rationnaliste, d’un progrès qui s’approche d’un monde toujours plus raisonnable et plus parfait, c’est une idée belle mais probablement irréalisable, une utopie. »

Avez-vous des regrets aujourd’hui ?

« Des regrets... Oui... et non. C’était excitant, tant que cela durait. Cela accomplissait mon désir d’homme de comparer mes forces à celles d’un adversaire beaucoup plus fort, au nom de l’espoir de quelque chose de meilleur. En même temps, je ne peux ignorer que c’était une sensation subjective et temporelle. Du côté objectif, concernant la réalisation de ces espérances fabuleuses, les résultats ont été plutôt tragiques. Vu le caractère de notre civilisation, ces espoirs n’ont pas d’issue. Je dirais même qu’il aurait été pour moi pas moins aventureux mais beaucoup plus fructueux de rester fidèle aux mathématiques et à la physique – ma profession d’origine – et de m’efforcer de m’emparer des secrets de l’univers au lieu des secrets de la CIA. »

« C’est pourquoi, si j’avais un conseil à donner à un jeune homme ou une jeune femme espérant pouvoir améliorer le monde par l’intermédiaire des services secrets, je lui dirais : ‘évitez-les, et de loin !’. Sans aucun doute, il existe toujours la nécessité d’obtenir des informations, par exemple pour empêcher une attaque terroriste. Mais dans le monde d’aujourd’hui, obtenir ce type d’informations est l’affaire d’équipes très spécialisées de caractère plutôt policier. Les services secrets classiques gérés par les gouvernements et disposant de moyens financiers gigantesques sont devenus un instrument politique des gouvernements visant la manipulation de l’opinion publique et la disculpation de leurs erreurs. Cela ne vaut pas la peine de sacrifier n’importe quoi et encore moins de sacrifier sa vie. »

Karel Köcher a aujourd’hui 74 ans. Son nom créé toujours la polémique à Prague. Une de ses apparitions dans une émission télévisée l’année dernière a été très critiquée, certains s’indignant que l’on fasse d’un héros un personnage qui a servi les intérêts du régime communiste totalitaire. Il a aussi été brièvement accusé, sans preuves, d’avoir été mêlé à un trafic de documents censés prouver que Lady Diana avait été assassinée.


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