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Bernard Bajolet, un diplomate chez les espions

Isabelle Mandraud, le Monde

mardi 26 août 2008, sélectionné par Spyworld

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Cet été, Bernard Bajolet n’a pas passé des vacances comme tout le monde. Hormis quelques allers et retours en son manoir de Haute-Saône sur le plateau de Langres, où il possède des chevaux, M. l’ambassadeur a "squatté" le bureau du chef d’état-major particulier de Nicolas Sarkozy, à l’Elysée. De là, il a partagé son temps entre Levallois-Perret, siège de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et la "piscine", la caserne Mortier qui abrite, à Paris, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Chargé d’être les yeux et les oreilles du président dans les services, le premier coordonnateur national du renseignement a commencé le 21 juillet à se familiariser avec son domaine : un univers d’espions, de secrets, et de pouvoir.

Bernard Bajolet, 59 ans, sait, pour paraphraser Woody Allen, qu’il va devoir apprendre à faire du patin à glace sur une peau de banane. De réunion en réunion, il prend des notes sur un petit carnet et se déplace dans un véhicule officiel aux vitres opaques, deux officiers de sécurité en permanence sur les talons. Il en a vu d’autres. Ce diplomate célibataire s’est fait, au fil des années, une spécialité des affectations délicates, de celles où il faut savoir évoluer en gilet pare-balles.

Il est en poste à Damas, comme deuxième conseiller, en 1986 pendant la période où des otages français ont été enlevés au Liban. Directeur adjoint Afrique du Nord et Moyen-Orient au Quai d’Orsay en 1991, il est l’envoyé spécial du gouvernement français à la conférence de paix de Madrid. Puis, devenu ambassadeur, il enchaîne Amman, Sarajevo et Bagdad.

Simple chef de la section des intérêts français en Irak, il est d’abord en bute à l’hostilité des Américains. Le proconsul Paul Bremer refuse obstinément de lui serrer la main. Même lors de la messe célébrée en mémoire de carabiniers italiens tués à Nassiriya, le représentant de Washington préférera lui tourner le dos ! Promu enfin ambassadeur, Bernard Bajolet devra gérer les prises d’otages des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, puis de Florence Aubenas. Après cela, il prend la direction d’Alger. Il y prononcera un discours remarqué, le dernier, le 27 avril, où il place la France devant ses responsabilités pour les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 : "Le temps de la dénégation est terminé." Sans aller jusqu’aux excuses, conformément au mandat qui lui avait été donné.

Rien, pourtant, ne prédestinait ce lorrain, "catholique tolérant" comme il se définit, passionné d’équitation, de sports d’eau et de violon, à arpenter les zones sensibles ou de conflit. Fils d’un ingénieur de Contrexéville, deuxième d’une famille de trois garçons, il se destinait plutôt, à sa sortie de l’ENA, à embrasser une confortable carrière diplomatique européenne. A l’époque, en 1975, il côtoie, dans la promotion Léon-Blum, Pascal Lamy, futur patron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le financier Alain Minc, ou la ministre socialiste Martine Aubry. La maire de Lille évoque un camarade "souriant mais très réservé, un peu dans la lune", quand lui se voyait "décontracté". Alain Minc fait répondre qu’il ne "s’en souvient pas"...

C’est tout ce parcours qui a plaidé en sa faveur, ajouté au fait que Bernard Bajolet a présidé, en 1991, un groupe de travail du comité interministériel du renseignement sur le Maghreb et la crise algérienne, - où il fera la connaissance de Bernard Squarcini, actuel patron du renseignement intérieur. "Il est forcément accepté car il est déjà dans le coup", glisse un militaire de haut rang. Tellement dans le coup, d’ailleurs, que certains le voyaient déjà faire partie des services. Bernard Bajolet reconnaît avoir travaillé "en total tandem" avec la DGSE pour la libération des otages français d’Irak, mais, ajoute-t-il en faisant mine de tracer un ensemble : "Je suis diplomate, je travaille pour l’Etat."

Bernard Bajolet a d’autres atouts : il maîtrise la langue arabe, a lu trois fois le Coran et a fréquenté nombre de mosquées. Il connaît les dirigeants du Moyen-Orient, a noué des liens d’amitié avec quelques-uns d’entre eux, pratiquant le saut d’obstacles avec Bassel Al-Assad avant qu’il ne décède, ou le trictrac avec son frère Bachar, aujourd’hui président de la Syrie. Il a sauté deux fois en parachute avec le roi Abdallah II de Jordanie, joué au polo avec son oncle, Hassan. Mais c’est avec le roi Hussein (1952-1999) que les relations ont été les plus cordiales. "C’était un homme d’une immense générosité, il m’a donné beaucoup de clés", dit-il.

En France, Bernard Bajolet connaît bien deux autres diplomates, Pierre Brochand, à la tête de la DGSE, et Jean-David Levitte, le conseiller et sherpa de Nicolas Sarkozy, avec lequel il a fait partie, en 1993, de la commission Picq sur la réforme du ministère des affaires étrangères.

On le disait proche de Dominique de Villepin, - qu’il a connu lorsque ce dernier était directeur de cabinet d’Alain Juppé au ministère des affaires étrangères -, plus que de Nicolas Sarkozy. Il élude : "J’adhère totalement à la philosophie de Nicolas Sarkozy mais je ne suis pas un militant politique." Rien en "iste" ou en "ien", en somme.

Ceux qui l’ont côtoyé le disent atypique. "Pas banal", acquiesce Jean Picq, président de la troisième chambre de la Cour des comptes, qui dépeint un "homme pugnace, rugueux, soucieux d’efficacité quitte à tordre les usages". "Il fait confiance mais c’est le genre qui n’oublie rien. Si on lui a manqué une fois, pas la peine d’y revenir !", s’amuse un collaborateur.

Les journalistes qui l’ont fréquenté se divisent en deux camps : les pro, qui louent son courage et son franc-parler (en privé), et les anti. "Je l’ai pris en grippe après l’enlèvement de Florence Aubenas, il éructait littéralement contre la presse", dit un grand reporter qui se souvient que l’ambassadeur faisait appeler les rédactions pour qu’elles rapatrient les entêtés. "Aucune excuse ne peut justifier la poursuite de vos activités en Irak", avait-il écrit brutalement, en juin 2005 à la dernière journaliste résidante française. Six jours plus tard, Anne-Sophie Le Mauff était expulsée d’Irak. "Nos amis journalistes ne se rendaient pas compte des moyens déployés...", justifie Bernard Bajolet.

Sur le fond, on lui reproche d’avoir privilégié en Irak les contacts avec les sunnites et d’avoir négligé les chiites au pouvoir, au point d’avoir été parfois désigné comme "l’ambassadeur des oulémas". "C’est faux, s’insurge-t-il, je les voyais tous." Y compris l’imam chiite radical Moqtada Al-Sadr. Le renseignement, "je m’y vois assez bien", dit-il tout sourire.

PARCOURS

- 1949. Naissance à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle).

- 1994. Ambassadeur à Amman.

- 1999 Ambassadeur à Sarajevo.

- 2003. Chef de la section des intérêts français, puis ambassadeur à Bagdad.

- 2006. Ambassadeur à Alger.

- 2008. Coordonnateur national du renseignement.

Enarque tout terrain, Bernard Bajolet devient le premier coordonnateur national du renseignement. - AFP/THOMAS COEX


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