dimanche 17 décembre 2017

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« Dans le renseignement, trop d’amateurs font illusion »

Martine Clerc, 24heures.ch

mercredi 10 septembre 2008, sélectionné par Spyworld

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En moins de trois mois, deux affaires de « taupes » chez Securitas ont été rendues publiques. Avec plaintes pénales contre la société à la clé. Le géant suisse de la sécurité a-t-il fait preuve de légèreté ? L’avis critique d’un expert.

Après le temps des révélations, les questions. Les infiltrations d’Attac et du groupe antirépression de Lausanne par des agentes de Securitas ( 24 heures d’hier) suscitent un certain nombre d’interrogations sur les pratiques du géant suisse de la sécurité. Connu et réputé pour ses missions de sécurité et de surveillance « traditionnelles », Securitas a-t-il les compétences pour se lancer dans l’espionnage politique ? Le point avec Jacques Baud, expert en matière de renseignements économiques, colonel d’état-major, membre du Renseignement suisse entre 1983 et 1990, et auteur de nombreux ouvrages sur la question.

Que penser des récentes révélations sur les activités d’infiltration de Securitas ?

– Sans connaître tous les détails de l’affaire, et malgré l’efficace travail de pénétration, je ne suis pas sûr que le travail de renseignement à proprement parler ait été véritablement sérieux. Securitas doit sa réputation à ses activités de surveillance et de sécurité en matière de bâtiments ou lors d’événements publics. L’espionnage, c’est autre chose.

Securitas ne disposerait-t-il pas des compétences nécessaires avec sa structure « Investigation Services » ?

– J’en doute. Normalement, dans les sociétés spécialisées, il existe une structure en aval qui recueille les informations de l’espion, les recoupe, se charge des recherches complémentaires. Car il faut savoir que, contrairement à ce qu’on voit dans les films, le travail de la personne infiltrée est le plus facile, entre guillemets. A Securitas, je ne suis pas sûr qu’il existe une telle structure compétente. Le renseignement est un métier et malheureusement, le secret qui l’entoure permet à trop d’amateurs de faire illusion.

La taupe infiltrée au sein du groupe antirépression de Lausanne a participé activement, après sa mission, à des campagnes de l’UDC. Elle affichait aussi son attachement à Securitas et aux chiens de combat. Trop voyant pour une espionne ?

– Ce n’est pas forcément une mauvaise stratégie. Dans le métier, on appelle cela : « Caché en pleine lumière », car parfois, on ne soupçonne pas ce qui s’étale sous nos yeux. Ian Fleming, en créant son personnage de James Bond, s’est inspiré d’un espion réel qui, durant la Seconde Guerre mondiale, était un coureur de jupons qui s’affichait dans les casinos.

La justice vaudoise a confirmé que Nestlé était le destinataire final des rapports de la première taupe chez Attac. Une opération utile pour la multinationale ?

– Je suis perplexe. Le risque, en termes d’image et de perte potentielle de prestige pour Nestlé et pour Securitas, est grand par rapport à un résultat que l’on aurait pu obtenir à moindre risque.

Vous parlez de menaces surestimées par les mandants de Securitas…

– On ne sait pas qui a voulu surveiller le Groupe antirépression. Mais on peut se demander si la menace que constitue ce mouvement justifie la nécessité d’un tel risque pour une entreprise privée. Qu’est-ce qu’une manifestation avec trois pots de peintures contre les façades et des vitres brisées ? Concernant la surveillance d’Attac, c’est un peu plus compréhensible vu les ramifications internationales de l’ONG.

De mauvaises cibles ?

– Les grandes entreprises qui tentent d’utiliser le renseignement le font mal. Elles pourraient arriver aux mêmes résultats, et même mieux, de manière plus honnête. Les grandes campagnes qui ont nui à Nestlé par le passé, comme le scandale du lait en poudre, peuvent être facilement détectées à temps et permettre la mise en œuvre de contre-mesures efficaces, mais pour cela, la structure du renseignement doit être organisée différemment.

Jacques Baud, expert en matière de renseignements économiques, colonel d’état-major, membre du Renseignement suisse entre 1983 et 1990, et auteur de nombreux ouvrages sur la question. - © JEAN-PAUL GUINNARD

Des questions en suspens et beaucoup de démentis

SECURITAS A-T-IL AGI SUR MANDAT ? La société de sécurité privée l’a répété hier soir encore dans un communiqué : « les missions d’observation de ce type ont été réalisées pour le compte de clients. » Mais la firme n’a pas pour habitude de divulguer leur nom. Selon une source bien informée, les activités de surveillance entreprises après le G8 auraient été réalisées exclusivement sur mandat. Le poids du risque de telles missions leur financement paraissent trop lourds, en l’absence d’un mandant, note un expert.

QUI A REÇU LES INFOS RÉCOLTÉES AU SEIN DU GROUPE ANTI-RÉPRESSION DE LAUSANNE ? S’il y a mandant, on ignore son identité. L’enquête pénale la déterminera. Une source interne à Securitas évoque à nouveau la multinationale Nestlé. A Vevey, le porte-parole du groupe répète que « l’incitation à l’infiltration de mouvements n’est pas cohérente avec les principes de conduite des affaires du groupe. » La justice vaudoise a quant à elle confirmé, en juillet dernier, que Nestlé avait bien reçu les rapports de la taupe infiltrée chez Attac. Au Forum social lémanique à Genève — coordination organisatrice de manifs anti-G8 — qui a aussi été infiltré par la taupe Shanti Muller, on ne serait pas surpris de l’implication de Nestlé. « Nos cibles sont les multinationales et leurs actions au niveau international », rappelle l’un de ses fondateurs.

LES AUTRES MISSIONS ? Il y en a eu plusieurs, confirme Securitas. D’autres groupes auraient pu être observés, affirme une source proche du dossier, sans préciser lesquels.

VERS LA FIN DES RÉVÉLATIONS ? Difficile à dire. Securitas précise que depuis l’automne 2005, à la demande de l’Office fédéral de la police, les activités d’infiltration telles que dénoncées récemment ne sont plus pratiquées. Restent les missions réalisées avant cette date.

QUE SAIT LA POLICE ? La police cantonale vaudoise n’aurait pas été informée de l’infiltration par Securitas du Groupe anti-répression de Lausanne. C’est ce qu’a affirmé hier sur la RSR la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro, en charge de la sécurité. La police fédérale n’était pas plus informée, et en aucun cas mandataire, confirme-t-on à Berne. Quant à la police municipale de Lausanne, elle admet avoir bien reçu quelques informations « sur ce milieu, à cette période-là ». « Mais elles nous sont parvenues de manière spontanée, par plusieurs canaux que nous n’avons pas répertoriés », note Jean-Philippe Pittet, porte-parole.

LES ENQUÊTES EN COURS Le Groupe anti-répression va déposer une plainte pénale contre Securitas. Plusieurs procédures sont en cours dans l’affaire d’Attac, dont une civile et une pénale. L’enquête du juge d’instruction vaudois Jacques Antenen touche à sa fin. Le dossier sera bouclé dans quelques semaines.


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1 Message

  • Le logo qui a été utilisé ici pour illustrer l’article ne correspond pas à la bonne entreprise. Le logo correspond à Securitas AB une entreprise basée en Suède, cette même entreprise s’appelle Protectas en Suisse. Securitas suisse, responsable du Nestlégate, est représentée par un oeil bleu.