samedi 16 décembre 2017

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Sarkozy irrite l’armée

Mohamed-Cherif Drifi, Lanouvellerepublique.com

mercredi 17 septembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Le chef d’état-major des armées françaises critique la nomination de Bajolet

Apparemment, la création de la nouvelle fonction de coordinateur national du renseignement français et la nomination à ce poste de l’ex-ambassadeur de France à Alger, Bernard Bajolet, semble soulever une vague de mécontentement à peine cachée de la part des hauts responsables militaires françaises. C’est ce qu’a fait paraître, du moins, le chef d’état-major des armées françaises, le général Georgelin, à l’occasion de la table ronde entrant dans le cadre de la 6e université de la défense regroupant près 350 militaires, des parlementaires et industriels européens et qui a été organisée, lundi après-midi à Saint-Malo.

Lors de son discours, le premier militaire français s’est adressé d’une manière directe à celui qu’a taillé Sarkozy un poste sur mesure, en l’occurrence Bajolet, qui a pris place devant lui pour lui dire : « Je n’ai pas attendu le Livre blanc pour faire du renseignement », avant d’asséner cette réplique : « Ne donnons pas l’impression de partir de zéro. » Les officiels français sont-ils en train de laver leur linge sale en public ?

Une nomination des plus controversées

Ayant pris fonction, il y a quelques jours, Bajolet, qui ne dispose actuellement que d’une équipe réduite, s’est fait signifier la nature de sa mission par M. Sarkozy : « Assurer la coordination de tous les services de renseignements des ministères de l’Intérieur (DCRI) et de la Défense [Direction générale de la sécurité extérieure DGSE), Direction de la protection de la sécurité et de la défense (DPSD) et la Direction du renseignement militaire (DRM). En effet, son travail consiste en la centralisation des informations pour le président de la République et le Premier ministre, la transmission des instructions du Président aux différents services, la hiérarchisation et l’orientation des opérations de renseignement, l’organisation et la concertation entre les différents services, en sus d’assurer l’efficacité de la lutte antiterroriste et l’établissement d’une stratégie à long terme en ce qui concerne les investissements, la planification des besoins en personnels, l’adaptation des règles juridiques de fonctionnement pour tous les services de renseignement dont le nombre est antinomique à la notion dont se targue la France, en l’occurrence, un pays des droits de l’Homme.

La Défense attaque

Il y a lieu de noter que dans les milieux militaires français, la nomination de Bajolet est perçue comme un cheveu tombé dans la soupe. Ayant saisi la nouvelle orientation que le président Sarkozy veut donner au renseignement par le biais de Bajolet, une orientation beaucoup plus financière qui consiste à axer les efforts dans l’investissement dans les satellites espions au détriment des forces militaires, le général Georgelin a signifié de façon on ne peut plus direct son rejet de toute politique de renseignement visant à marginaliser les forces militaires. Même si ce changement de cap a été décidé par M. Sarkozy, cela ne l’a pas empêché de dire tout ce qu’il pensait sur cette nouvelle organisation que MM. Sarkozy et Bajolet veulent mettre en place. Allant plus loin et ne s’étant pas tenu à l’obligation de réserve, le général Georgelin a choisi la réunion de Saint-Malo pour dire devant les officiels français et un panel d’étrangers ce qu’il pensait du nouvel homme de M. Sarkozy et de la mission pour laquelle il a été investi. Ce qui semble être un bras de fer que vient de lancer les militaires français par le biais de leur chef de fil à l’adresse de M. Sarkozy. D’autant plus que le général Georgelin a tenu à préciser à M. Bajolet de faire la différence entre le renseignement de l’Etat pour l’autorité politique qui est du ressort de la DGSE et de la de DCR et le renseignement militaire qui relève strictement de la DRM. En langage décodé, Bajolet n’a qu’à s’occuper de la DGSE et la DCRI et ne doit point piétiner le champ de travail des militaires qu’est l’observation par satellite et drone, les systèmes d’écoute et le réseau des attachés de la Défense. Toutefois, face à la position de l’institution militaire, il y a un autre son de cloche du côté de l’Elysée. M. Sarkozy n’en démord pas et veut coûte que coûte apporter sa propre touche à l’organisation du renseignement français et avoir une mainmise sur ce secteur névralgique

Sarkozy, chef d’orchestre du renseignement

Même si la création du poste de coordinateur national des renseignements français a été présentée sous le prisme d’une efficacité beaucoup plus importante et d’une évolution nécessaire que doivent connaître les services des renseignements français suite aux nouvelles donnes économiques, politiques et sécuritaires, entre autres, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit bel bien de la volonté du locataire de l’Elysée à avoir une totale mainmise sur le renseignement. Il s’agit donc d’un transfert de prérogatives qu’a décidé M. Sarkozy, étant donné que dans l’organigramme national, le renseignement français est rattaché au Premier ministre et que ce dernier n’a été mentionné dans la même lettre de mission de M. Bajolet que dans le septième paragraphe. Ce qui veut dire que c’est M. Sarkozy qui devient l’ordonnateur du renseignement français. Continuant sa conquête des appareils du renseignement, il a été programmé l’installation du Conseil national du renseignement qui remplacera le Comité interministériel du renseignement. Cette nouvelle structure sera présidée non pas par le Premier ministre mais par le président de la République. Ce qui dénote de la boulimie que développe M. Sarkozy au sujet de ce qui renvoie au renseignement. D’ailleurs, un avant-goût de cette « avidité » a été donné lorsqu’il a été nommé ministre de l’Intérieur en octobre 2002, un passage durant lequel il a apporté des changements dans les procédures de travail des renseignements généraux. Néanmoins après ce « coup de gueule » du chef d’état-major des armées françaises, M. Sarkozy est tenu, inéluctablement, à revoir sa copie. Car cette fois-ci, il ne s’agit pas de sa cote de popularité qui est d’ailleurs à son plus bas niveau depuis son élection, mais le risque plus que lancinant d’ouvrir un front dont les conséquences ne peuvent être que fâcheuses sur l’activité du renseignement et sur les relations au sommet de la Ve République. Car même au pays des droits de l’Homme, marcher sur les plates-bandes des militaires, c’est marcher sur un terrain miné.


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