jeudi 14 décembre 2017

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Interview du CEMA sur Europe 1

Ministère de la Défense

lundi 22 septembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Interview du général d’armée Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées

Europe 1, l’invité de Jean-Pierre Elkabbach, le 22 septembre 2008

(Extraits)

Question : Paris et l’OTAN ont donc démenti l’existence d’un rapport secret sur la mort de dix soldats français en Afghanistan. Pourtant tout le monde croit qu’il existe un rapport confidentiel de l’OTAN, est-ce oui, est-ce non ?

On essaie de faire passer pour un rapport secret de l’OTAN spécifique de cette opération, des éléments de compte-rendu à chaud qui ont été fait par des gens qui ont participé à l’action. Comme l’OTAN l’a dit, il n’y a pas de rapport secret de l’OTAN sur cette affaire. Il y a évidemment des comptes-rendus à chaud des différents participants, comme moi-même, dans mon état major, j’en reçois tous les matins sur les évènements qui ont marqué les forces françaises partout dans le monde.

Question : C’est un compte rendu de qui ?

S’agissant de l’OTAN, vous avez eu un compte rendu fait par le commandant de la RCC [région de commandement capitale]. Comme dans toute entreprise, chaque acteur rend compte à sa direction. Là, le commandement de la RCC rend compte au Général commandant l’ISAF. Par ailleurs, il y avait, dans la colonne qui a participé à l’opération d’Uzbeen, des forces spéciales américaines qui, elles-mêmes, ont naturellement fait un compte-rendu à chaud.

Question : Donc c’est un officier des forces spéciales américaines à un de ses chefs, c’est ça le compte rendu.

C’est le compte-rendu normal dans la vie militaire que j’ai d’ailleurs là sous les yeux, qui a été fait par le chef du détachement de l’élément des forces spéciales américaines. Il n’a rien d’extraordinaire.

Question : Est-ce qu’il y a un rapport secret des autorités militaires françaises ?

Il n’y a pas de rapport secret. Ce qui me frappe dans cette affaire, c’est que l’on essaie de traiter cette question d’Uzbeen comme s’il s’agissait d’un fait divers ou d’un accident. Il s’agit à l’évidence d’un acte de guerre, traité comme tel dans tout état major.

Question : Selon le journal canadien, les soldats français manquaient de munitions, c’est vrai, c’est faux ?

On a déjà répondu à cette question, on a communiqué tous les éléments concernant cette affaire. Nous ne cachons rien. Il y a eu un combat qui a duré longtemps. Les forces françaises, pour une partie d’entre elles, étaient à pieds et la consommation des munitions était supérieure à ce qu’elle serait dans une phase normale. Mais à aucun moment l’ensemble du dispositif n’a manqué de munitions.

Question : Les talibans seraient de mieux en mieux armés et équipés, mon Général, est-ce que leur insurrection bénéficie aujourd’hui d’un soutien populaire ?

Le problème est d’avoir des indicateurs pour mesurer la manière dont l’insurrection progresse. Ce qui est sûr, c’est que là où le développement progresse, (…) là où la sécurité progresse, l’adhésion de la population augmente. Nous le constatons par la manière dont la population nous donne des renseignements. Là où elle régresse, l’adhésion de la population diminue. Ce qu’il faut bien avoir présent à l’esprit et ceci est assez peu souligné en France, un rapport des Nations Unies vient de paraître, plus de la moitié des victimes civiles en Afghanistan, 55%, sont le fait des insurgés. Il y a eu, depuis le début de l’année, 142 exécutions sommaires par les talibans. La semaine dernière, deux médecins afghans, qui vaccinaient des populations civiles dans le cadre d’un plan médical de l’ONU, ont été assassinés par les talibans.

Question : Et ça a un sens ça ?

C’est tout à fait cohérent avec la tactique des talibans, qui font tout pour faire échouer la sécurisation du pays. Car ils voient que si le gouvernement Karzaï réussit, avec l’aide de l’organisation internationale, ils échoueront.

Question : Est-ce que vous êtes maintenant en mesure d’avoir à la fois le nom du chef des talibans et en même temps l’organigramme des taliban qui vous combattent ?

Dans toute guerre de ce type, contre-insurrectionnelle, il faut en effet retracer l’organigramme de manière à déstabiliser les talibans sur le terrain. C’est ce que nous faisons régulièrement, et par exemple la semaine dernière, en Kapisa, le bataillon français a permis la neutralisation de six chefs talibans.

Question : Et ça sur la base de renseignements donnés par les villageois ?

Sur la base de renseignements donnés par les villageois et sur la base du résultat des patrouilles que nous conduisons quotidiennement sur l’ensemble de la zone dont nous avons la responsabilité.

Question : Sur les 39 nations engagées, Général Georgelin, 5 seulement vont au contact des populations, patrouillent, prennent des risques et on répète que le poison et la paralysie, c’est que certaines nations ne sortent pas du territoire qui leur a été attribué, même pour aider mon général, d’autres de la coalition en difficulté. Ça s’appelle paraît-il les caveats, est-ce que c’est vrai ça aussi ?

C’est vrai. Et je dis souvent que les caveats sont le poison des coalitions internationales. On ne prend pas assez en compte que nous sommes dans une coalition internationale, militaire s’agissant de l’action militaire confiée à l’OTAN. Certaines nations mettent des troupes à disposition de l’OTAN avec des restrictions d’emploi. Il y a, s’agissant de l’ensemble des forces de l’OTAN, des 39 nations qui sont déployées dans cette coalition, 83 caveats dont certains sont extrêmement contraignants. Deux pays par exemple refusent que leurs forces soient employées ailleurs que dans la région où elles sont déployées, c’est évidemment une difficulté importante, pour le général commandant l’ISAF.

Question : Alors ça veut dire que quand on demande une réorientation de la stratégie de l’OTAN, il faut tenir compte de ce phénomène, pour que tout le monde aille…

Evidemment et je considère que dans le débat actuel sur que faut-il faire ? Comment faut-il faire ? Deux choses me paraissent importantes : d’abord il faut une meilleure coordination de l’action internationale civile et militaire, car il n’y aura pas de solution militaire au problème afghan. Ensuite, il faut renforcer l’efficacité de la coalition en en finissant avec ces caveats.

Question : L’attentat d’Islamabad, il porte la signature d’Al-Quaida et des talibans. Vous, chef d’état major de l’armée, est-ce que vous recommandez de bombarder les talibans, qui sont équipés et réfugiés de l’autre côté de la frontière du Pakistan ?

Dans le document de stratégie générale adopté à Bucarest, au sommet de l’OTAN, le point de la coopération régionale avec les Etats voisins de l’Afghanistan est central. La présence au Pakistan de talibans qui bénéficient d’une certaine impunité est une difficulté majeure, et il est important de régler ce problème.

Question : Est-ce que vous demandez qu’on aille bombarder le Pakistan ? Vous ?

Je demande à ce que l’affaire des talibans en Afghanistan soit traitée en relation avec les autorités pakistanaises.

Question : Vous avez demandé au nom de l’armée, au président de la République des moyens supplémentaires, Général Georgelin, que le Premier ministre va révéler cet après-midi. Ce sont des renforts en soldats, il faut encore plus d’hommes ?

Je ne vais pas révéler maintenant ce que le Premier ministre dira tout à l’heure et vous le savez bien. Simplement je crois et je l’ai déjà dit à différentes occasions, dans le domaine du renseignement, dans le domaine de l’appui, dans le domaine de la mobilité tactique, c’est-à-dire dans les effectifs, dans les hélicoptères, il importe de valoriser notre dispositif.

Question : Mais des soldats en plus ?

Cela ne me paraît pas nécessaire à ce stade. S’agissant de la participation française, nous venons de faire un effort considérable dans la foulée du sommet de Bucarest, en mettant un bataillon supplémentaire. Nous attendons aussi que les autres membres de la coalition, notamment les pays européens de l’OTAN, fassent comme nous et augmentent leur participation.

Question : La France participe à la guerre d’Afghanistan, est-ce que c’est la guerre de la France ?

C’est la coalition voulue par le Conseil de Sécurité des Nations Unies pour lutter contre le terrorisme dans cette région du monde. L’attentat d’hier à l’Hôtel Mariott à Islamabad montre à quel point cette région est une région bellogène et si nous laissons faire, nous le payerons cher demain sur notre propre territoire.

Question : Il paraît que les troupes de la coalition doivent rester en Afghanistan, jusqu’en 2010. Tout ça est écrit dans un document, serait écrit dans un document de Londres de 2006 qui s’appelle L’Afghan compact. Est-ce qu’on est obligé de rester deux ans encore là-bas ?

Nous resterons autant qu’il sera nécessaire pour que des progrès sensibles permettent de transférer aux Afghans eux-mêmes leur sécurité. C’est ce que nous appelons l’afghanisationn qui a commencé le 28 août quand nous avons transféré la ville de Kaboul aux autorités afghanes. Nous poursuivons opiniâtrement cette stratégie qui est la nôtre et qui a été tracée, non pas depuis la conférence de Londres mais depuis 2001 et la conférence de Bonn.

Question : Quand on vous dit qu’on a l’impression que la défaite est annoncée, la défaite de la coalition, qu’est-ce que vous dites ?

Je dis qu’on n’entreprend pas des choses avec des gens qui sont pessimistes de la sorte. Je crois qu’il faut poursuivre opiniâtrement, sur la voie qui a été tracée par la communauté internationale et à laquelle nous Français participons.

Question : Est-ce que la victoire sera militaire ou politique ?

La victoire ne sera pas militaire. Ce sera la victoire des Afghans eux-mêmes : la capacité des Afghans à construire avec l’aide de la coalition internationale un Etat viable et sécurisé.

Question : Et ça prendra du temps ?

Ca prendra du temps.


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