dimanche 22 octobre 2017

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Défense : un été meurtrier pour les idées reçues

François Heisbourg conseiller spécial, fondation pour la recherche stratégique, et membre de la Commission du livre blanc sur la défense et la sécurité, Libération

mercredi 24 septembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Pendant l’été des événements de grande importance pour notre pays et pour l’Europe se sont déroulés en Géorgie, en Afghanistan et en Iran. Ensemble, ces crises mettent en cause un certain nombre d’idées reçues dans le domaine de la défense et de la sécurité nationale validant au passage, parfois de façon dramatique, les analyses et les préconisations du livre blanc.

« Les guerres interétatiques sont en voie de disparition » est l’idée reçue au nom de laquelle la défense devrait être centrée sur l’action humanitaire et la lutte contre les défis non étatiques. La guerre entre la Géorgie et la Russie est là pour nous rappeler que les conflits entre Etats sont pleinement d’actualité, y compris aux confins même de l’Europe. Circonstance aggravante, ce type de conflit a de fortes chances d’occurrence dans des zones clés pour notre sécurité ou notre prospérité : l’espace post-soviétique, le Moyen-Orient et l’Asie orientale. Les conséquences en termes de politique militaire sont claires. Ainsi nos forces d’intervention doivent pouvoir opérer de façon concentrée (les trente milles soldats de la force d’intervention du libre blanc) et robuste, plutôt qu’être optimisées pour des opérations dispersées et militairement moins exigeantes. Nos autorités politiques et militaires doivent bénéficier de la capacité de renseignement stratégique et opérationnel correspondante. Il y a aussi une leçon à ne pas tirer : en aucun cas, il ne s’agit de revenir à un modèle d’armée territoriale basée sur les gros bataillons de la conscription. Le défi n’est pas celui du retour au désert des Tartares d’une nouvelle guerre froide, mais bien celui de la gestion de conflits chauds.

« Les opérations extérieures futures ressembleront à celles du passé » est une idée reçue justifiant la discussion d’intervention extérieure de volume limité dans les théâtres jugés « permissifs ». Ainsi, cette année nos forces sont engagées dans six Opex [Opérations extérieures, ndlr] avec un effectif de 1 000 soldats ou plus, alors que le Royaume-Uni, l’Allemagne ou l’Italie participait chacun à deux ou trois opérations de ce type.

L’embuscade sanglante du 18 août en Afghanistan est une illustration de la tendance générale au durcissement des opérations : fusils d’assaut, missiles antichars et antiaériens portatifs, engins explosifs dits « improvisés » donnent à des groupes déterminés une puissance de feu localement comparable à celles des soldats professionnels des Etats industrialisés. De surcroît, un « conflit gelé » relevant d’une logique de maintien de la paix peut passer très rapidement à une guerre ouverte : ainsi, l’Afghanistan d’aujourd’hui s’est mis à ressembler à l’Irak d’il y a quelques années ; et le Darfour peut devenir comme l’Afghanistan. Dans ces conditions, la réponse militaire sera de renforcer la protection individuelle et collective du soldat, et d’organiser la chaîne du renseignement agissant au profit des forces que celles-ci agissent au plan national ou dans une coalition comme en Afghanistan. Le mois dernier, l’équivalent d’une compagnie de talibans a pu se concentrer et nous attaquer sans que l’unité française prise à partie en ait été prévenue, et tout ceci à quelques dizaines de kilomètres du quartier général des forces de l’Otan : soit le renseignement n’était pas disponible, soit il n’a pas été exploité en temps utile. Au plan stratégique, le durcissement des Opex doit nous conduire à sélectionner avec rigueur nos engagements extérieurs, d’où la définition dans le livre blanc de principes directeurs en la matière. L’obligation de soumettre au vote du Parlement toutes les interventions extérieures au-delà de quatre mois d’opération devrait jouer dans le même sens.

Troisième idée reçue, inspirée par le souci très humain de ne pas avoir à traiter simultanément de plusieurs problèmes complexes : « Une crise chasse l’autre. » En 2007, on a beaucoup parlé de l’Iran, en 2008 c’est le tour de la Géorgie et de l’Afghanistan. Malheureusement, pendant que l’on n’en parlait moins, l’Iran a poussé les feux dans le domaine nucléaire, avec dorénavant 4 000 centrifugeuses en fonctionnement et 3 000 autres en cours d’installation, de quoi produire l’équivalent de 2 à 3 charges nucléaires par an. En même temps, l’Iran procède activement aux préparatifs de lancement d’un satellite, ce qui est une façon d’indiquer qu’il se donne progressivement les moyens d’emporter une charge utile sur de très grandes distances. Ce n’est pas par hasard que le président de la République a rappelé, le 27 août, dans son discours aux ambassadeurs, sa formule de l’année dernière sur « la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran ».

En termes de sécurité nationale et d’autonomie de décision, ceci confirme à la fois la pertinence du maintien de notre dissuasion nucléaire et la priorité donnée au renseignement et aux moyens spatiaux : l’observation, l’écoute, la détection précoce des missiles balistiques sont des urgences qui justifient le déploiement dès 2015 des satellites et des radars correspondants et le doublement des dépenses spatiales militaires. Ces capacités prioritaires sont peu coûteuses, puisqu’il s’agirait pour l’espace militaire de passer de 400 à 800 millions d’euros par an, soit au total de l’ordre de 5 % des dépenses d’équipement de la défense.

C’est ici que l’on voudrait pouvoir affirmer avec confiance la mort d’une quatrième idée reçue, à savoir : « Les livres blancs ne sont jamais vraiment appliqués. » Après tout, les décisions budgétaires du livre blanc ont été prises par l’Etat de la façon la plus solennelle, et ceci tant pour le budget 2009 que pour la future loi de programmation militaire. De même, les priorités en matière de capacités pour la première phase de la mise en œuvre du libre blanc ont été fixées avec la même précision et la même solennité, notamment dans les domaines qui viennent d’être cités. Il en va de même pour la dissuasion et la mobilité tactique et stratégique des forces…

Nous saurons probablement, d’ici la fin du mois d’octobre si les décisions du livre blanc ont été intégrées dans la loi de programmation militaire d’une part et la loi d’orientation de la politique de sécurité intérieure d’autre part. Le moment de vérité approche donc rapidement. Nos alliés européens et tous nos partenaires étrangers pourront, à l’instar de nos concitoyens, juger de la cohérence de la continuité et du sérieux de l’action de l’Etat dans le cœur de compétence que sont la défense et la sécurité.


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