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Intelligence économique - « Les conflits sont essentiellement économiques »

Propos recueillis par Fabrice Frossard , Usinenouvelle.com

lundi 29 septembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Pour Alain Juillet, le renseignement économique est la condition sine qua non pour assurer la protection et la dynamique des entreprises. L’environnement concurrentiel est hostile, d’autant plus quand les Etats sont de la partie.

Depuis votre arrivée en tant que responsable de l’intelligence économique au SGDN, avez-vous constaté une évolution dans la prise de conscience des entreprises sur l’intelligence économique ?

Il ya une évolution. Il y a 5 ans, quand vous parliez d’intelligence économique les gens pensaient « tontons flingueurs ». Malgré certains problèmes liés à des officines, en France les gens ont vraiment compris ce qu’était l’IE. Dans les entreprises ou le public, tout le monde vous dit « c’est bien, c’est utile, si on avait utilisé l’intelligence économique on n’aurait pas eu tel problème. » Le frein porte sur l’appropriation des techniques pour les appliquer en interne. Certains sont convaincus et l’utilisent, d’autres disent « c’est bien, mais pas pour moi », surtout dans les PMI/PME. Pour surmonter les aprioris, nous organisons des séminaires dans toute la France avec des témoignages de patrons. Avec l’effet de capillarité, les mentalités évoluent. Ce n’est pas une lame de fond, mais ça avance.

Pour beaucoup, est-ce que l’IE ne se réduit-elle pas au seul travail de veille ?

C’est souvent le cas en effet. En IE il y a trois grands ensembles : la veille opérationnelle, la sécurité économique et l’influence. Influence en tant qu’utilisation de l’information pour déstabiliser l’adversaire. Sur l’aspect veille, chacun comprend bien la technique. Pour la sécurité économique, certains commencent à se rendre compte que le monde n’est pas si gentil. Même en France.

Vous voulez dire que la guerre est avant tout économique, mais que personne ne le voit ?

En France peu de personnes arrivent à considérer que l’économie soit le moteur d’un conflit. Ce n’est pas faute d’exemples. En 44, outre le débarquement, un des moyens utilisé pour mettre l’Allemagne a été de bombarder la Ruhr, donc de ruiner le tissu industriel. Autre exemple, il est impossible de comprendre la guerre en Géorgie sans prendre en compte la volonté de plusieurs parties de contrôler les pipelines. Idem pour l’Ukraine. Quand les Etats-Unis ont fait pression sur l’Ukraine contre les Russes, ces derniers se sont mis d’accord avec l’Allemagne pour faire passer le NorthStream. Fin de l’histoire. Les conflits sont essentiellement économiques, l’Irak est une guerre économique. L’économie a pris une place considérable dans le monde et dans nos sociétés, mais en France, depuis Colbert, la séparation du secteur marchand et de l’état fait que l’on refuse de regarder le côté marchand. C’est pourtant celui-ci qui assure la survie des Etats, et aussi celui qui se fait attaquer. Donc le renseignement économique est bien au cœur de tout. Pour anticiper il faut le renseignement.

« Boeing n’avait pas les moyens de répondre à l’appel d’offres »

Pour rester dans le renseignement, lors de votre arrivée, vous vouliez « débarbourzer » l’IE. Y êtes vous arrivé ?

Partiellement. A chaque fois qu’il y a une dérive, certains profitent de l’occasion pour dire : « on vous l’avait bien dit. » Mais ces rares dérives sont loin d’un fonctionnement normal de l’IE. Aujourd’hui, une entreprise qui paie une officine pour une opération illégale peut ruiner son image. Par exemple, en découvrant qu’ils écoutaient leurs cadres, le PDG de HP a sauté et l’image de l’entreprise en a souffert. Prendre ce risque est criminel pour un industriel. D’autant plus que, la plupart du temps, les données accessibles suffisent largement. Ceux qui font croire aux industriels qu’ils leur donneront des informations extraordinaires sont des menteurs, et sont nuisibles aux entreprises. De plus c’est un mauvais service qui est rendu aux cabinets d’IE qui font bien leur travail. Mais le ministère de l’Intérieur travaille actuellement à éradiquer les praticiens douteux en se dotant de moyens légaux.

Vous faites référence à la loi Lopsi (loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure). La crainte des acteurs de l’IE est celle d’une assimilation de leur statut à celui de détective privé. Cette crainte est-elle justifiée ?

Les détectives sont formés par l’Etat, ils peuvent aller chercher des informations. C’est un métier très structuré. L’intelligence économique, ce n’est pas de la filature. Si c’est nécessaire, il faut faire appel aux APR. Concrètement les textes en cours d’élaboration n’ont pas de rapport avec ceux encadrant le métier de détective privé. Nous nous tournons vers un système d’habilitation et nous rappelons que dans le cadre des métiers de l’IE, il y a des lois à respecter. Ce qui n’est pas choquant. Nous disons aussi qu’il y a une nécessité à former. Il est délicat de laisser n’importe qui se déclarer expert en IE, c’est une escroquerie morale. Donc concrètement, nous sommes en train d’identifier avec l’aide des professionnels, les différents métiers de l’IE : veille, analyste, informatique, influence etc. Chacun correspondant à une formation.

Sur l’intervention de l’Etat, parfois certains sont choqués que le gouvernement laisse des entreprises françaises se faire racheter alors que la plupart pays affichent un protectionnisme avéré.

Il faut différencier ce qui se passe en Europe et ailleurs. En Europe il y a une libre circulation réglementée. En dehors des secteurs stratégiques, définis par l’article 50 du traité de Rome, toute entreprise européenne peut en racheter une autre. En dehors de l’Europe, le problème est celui de la réciprocité. En dehors de l’Europe on a le problème de la réciprocité. Le droit de réciprocité est un concept difficile dans un contexte d’échange du monde actuel. C’est très compliqué.

Peut-on créer une Europe économique alors que les intérêts, politiques, idéologiques et commerciaux ne sont pas toujours convergents ?

On ne peut pas tout faire ensemble c’est vrai. En revanche quand il s’agit de sociétés transeuropéennes, telles EADS ou Thales par exemple, il et évident que l’Europe à intérêt à se mobiliser. Un Airbus vendu, c’est de l’emploi dans plusieurs pays européen, et de la richesse créée dans chacun de ces pays. Au même titre que Boeing bénéficie de l’advocacy center aux Etats-Unis, les pays européens ont intérêt pour ce type de projet à mettre leurs moyens en commun. Si l’on prend le cas des avions ravitailleurs, Airbus gagne à la loyale et les Etats-Unis ont reporté la décision. Pourtant, d’après nos informations, Boeing n’avait pas les moyens de répondre à l’appel d’offres. Alors on botte en touche pour leur laisser le temps de remonter...peut-être. En définitive que le meilleur gagne, mais dans certains cas les Etats créent des conditions de combats asymétriques. En Europe, ce n’est pas l’état d’esprit, mais il faudrait veiller à se défendre et se convaincre que l’herbe y est aussi verte qu’ailleurs.

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