mardi 12 décembre 2017

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La CIA fait sa révolution dans la douleur

Philippe Gélie, le Figaro

mercredi 12 octobre 2005, sélectionné par Spyworld

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La centrale d’espionnage a perdu son rôle essentiel dans le renseignement américain. Mais elle est priée de se réformer pour relever de nouveaux défis.

L’heure des comptes a sonné à la CIA. Mise à terre par le double fiasco des attentats du 11 septembre 2001, qu’elle n’avait pas vu venir, et des armes de destruction massive de Saddam Hussein, qu’elle avait cru voir par erreur, la centrale de renseignement américaine n’en finit pas de payer la facture. Marginalisée, abandonnée par ses cadres et contrainte de se réformer, la vénérable institution fait sa révolution dans la douleur.

Son nouveau directeur, Porter Goss, qui a succédé il y a un an à George Tenet, a décidé de renvoyer les espions à leur métier de base : la collecte de renseignements, autant que possible en secret. Il entend disperser ses troupes sur tous les théâtres d’opération, quitte à vider quelques bureaux de Langley, le siège de l’agence en Virginie. « On ne peut pas comprendre les peuples étrangers, et encore moins les influencer, si l’on reste ici, a-t-il expliqué au cours d’une réunion fin septembre avec le personnel. Nous allons être présents dans des endroits dont les gens n’ont même pas idée. »

Il veut aussi remettre au goût du jour les « opérations unilatérales », qui dispensent la CIA de s’appuyer sur des services « amis ». Nul n’a oublié que la principale source invoquée sur les armes de destruction massive était un transfuge irakien aux mains des services allemands, eux-mêmes incertains de sa crédibilité.

Chargé par George Bush d’augmenter de 50% les effectifs de terrain et d’analyse (la direction des opérations, centre névralgique de la CIA, compterait moins de 5 000 agents, contre plus de 7 000 dans les années 1970), Porter Goss a été à la fois la cause et la victime d’une fuite des élites sans précédent. Depuis son arrivée, une dizaine de dirigeants ont plié bagages, dont la directrice adjointe du renseignement, Jami Miscik, et deux responsables des activités clandestines, Stephen Kappes et Michael Sulick.

De plus, certains cadres démissionnent pour revenir ensuite avec le statut plus rémunérateur de « contractants », une option ouverte il y a dix ans quand le Congrès avait ordonné une réduction du personnel de 17%. Mais ces « privés » ne sont pas habilités à former les nouvelles recrues, d’où une sérieuse pénurie de cadres. Du coup, Goss a invité les retraités à reprendre du service l’été dernier.

Des débutants sur des postes exposés

Le credo du directeur est « d’encourager une prise de risque calculée. Elle sera récompensée, promet-il aux espions. Et si ça tourne mal, je vous soutiendrai. » Il a commencé à le prouver en enterrant le rapport de l’inspection générale sur les fautes commises avant les attentats de 2001, qui préconisait de « demander des comptes » à une quinzaine de responsables, à commencer par George Tenet. « Montrer du doigt des individus enverrait le mauvais signal à nos jeunes officiers », a expliqué son successeur. A court d’agents expérimentés, il a dû envoyer des débutants dans des postes aussi exposés que Bagdad ou Kaboul. Il insiste désormais sur l’urgence de former des espions parlant l’arabe, le parsi ou le chinois, mais les « anciens » s’inquiètent du manque de moyens pour contrôler la fiabilité des candidats : une quarantaine de sbires d’al-Qaida auraient tenté d’infiltrer la CIA à la faveur des embauches.

Cette mutation est menée par une équipe loin de faire l’unanimité au sein de l’agence. Goss, 67 ans, ancien espion devenu député de Floride et président de la commission du renseignement à la Chambre des représentants, s’est entouré de fidèles qui feraient écran entre le personnel et lui. A peine nommé, il avait rappelé ses troupes à leur obligation de loyauté à l’égard de l’Administration Bush. En juin, il a assuré avoir « une excellente idée » de l’endroit où se cache Oussama Ben Laden, qui pourtant court toujours. Beaucoup lui reprochent son zèle dans un processus de marginalisation qui découle des bavures récentes : la centrale n’est plus qu’une source parmi les quinze agences fédérales d’espionnage. Lui se flatte de « jouer en équipe », contrairement à la tradition de la CIA. Même le « briefing » quotidien du président lui échappe, dévolu désormais au directeur national du renseignement, John Negroponte.

A Langley, « il y a une vive inquiétude, ils se demandent quelle est leur place dans le nouveau dispositif », dit un assistant parlementaire. « Nous sommes une organisation en croissance, qui s’améliore et se renforce », assure Jennifer Millerwise, porte-parole de l’agence. Mais le moral en berne peut avoir un impact sur les résultats. « La CIA d’antan n’existe plus, dit un ex-espion. Ce qui viendra après, on n’en sait rien. »


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