samedi 21 octobre 2017

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Carnets d’Yves Bertrand : quatre ministres de l’intérieur répondent

Isabelle Mandraud, le Monde

lundi 20 octobre 2008, sélectionné par Spyworld

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Les carnets d’Yves Bertrand, ex-directeur central des Renseignements généraux, saisis par la justice dans le cadre de l’enquête sur Clearstream, suscitent une vague de réactions. Après la publication d’extraits dans Le Point du 9 octobre, contenant des "informations" sur la vie privée de plusieurs personnalités, Lionel Jospin clame son indignation, Nicolas Sarkozy dépose plainte, Charles Pasqua s’y associe, l’homme d’affaires Jean-Noël Tassez et le député Arnaud Montebourg poursuivent l’ex-patron des RG.

Pendant douze ans, entre 1992 et 2004, M. Bertrand a pourtant servi huit ministres de l’intérieur, de droite comme de gauche, depuis le socialiste Philippe Marchand, en 1991. Le Monde en a sollicité cinq. Seul Jean-Louis Debré a répondu qu’il ne "souhaitait pas s’exprimer sur le sujet".

Paul Quilès, ministre d’avril 1992 à mars 1993. Le socialiste reconnaît avoir eu connaissance de nombreuses "notes blanches" - ces notes des RG non signées, sur papier libre -, que lui transmettait M. Bertrand. "Je le voyais quasiment tous les soirs dans mon bureau, il amenait sa dose d’informations, se souvient M. Quilès. Il donnait des renseignements très particuliers, des notes blanches. Comme j’ai pu mesurer qu’elles contenaient parfois des choses fausses, je faisais très attention." Il poursuit : "Je me suis demandé si c’était bien utile, car, parfois, c’était vraiment regarder par le trou de la serrure. Ce n’était pas sourcé, pas légal et je n’éprouvais pas grand plaisir à cette lecture." L’ancien ministre ne remet pas en cause, alors, cette pratique. "Il y avait dedans des choses très importantes concernant l’espionnage, le terrorisme, des problèmes de fond sur la sécurité, et des problèmes de vie privée très pénibles. On trouvait des choses justes, inexploitables et franchement fausses. La difficulté, c’était de trier."

M. Quilès se souvient d’une anecdote, à propos de Bernard Tapie : "Dès que j’ai été nommé ministre de l’intérieur, Tapie a fait savoir qu’il allait me demander son dossier aux RG. J’en ai parlé à Bertrand qui m’a répondu dans un grand éclat de rire : "Si on devait le lui donner, il faudrait qu’il vienne avec un camion !"" Surtout, M. Quilès dit avoir été informé le premier par M. Bertrand de "l’affaire" du prêt de Patrice Pelat au premier ministre, Pierre Bérégovoy, qui se suicidera le 1er mai 1993. "Quand j’ai vu arriver ça, je ne l’ai pas jeté à la poubelle. J’en ai aussitôt informé Bérégovoy."

Charles Pasqua, ministre de mars 1986 à mai 1988. "Je trouve ça inouï et scandaleux !" tonne l’ancien "premier flic de France". Ce dernier a toujours été "convaincu" qu’Yves Bertrand avait été chargé de l’éliminer du paysage politique, après son succès aux élections européennes de 1999, quand la liste qu’il conduisait avec Philippe de Villiers était arrivée en seconde position derrière le PS, mais devant le RPR. L’ancien patron des RG aurait ainsi, selon lui, "instrumentalisé" la justice en l’aiguillant sur sa piste dans l’affaire du trafic d’armes vers l’Angola, en cours de jugement à Paris. Dans ses carnets, M. Bertrand a noté plusieurs rencontres avec le juge Philippe Courroye. Aujourd’hui procureur, ce dernier n’en reconnaît qu’une. M. Pasqua a demandé que les carnets soient versés au procès de l’Angolagate. Quant à ses années passées Place Beauvau, avec M. Bertrand, c’est son avocat, Léon-Lev Foster qui répond : "Il a fait avec. Comme Jospin."

Jean-Pierre Chevènement, ministre de juin 1997 à août 2000. Celui qu’Yves Bertrand présente dans son livre Je ne sais rien... mais je dirai (presque) tout (Plon, 2007) comme "l’homme qui (l)’a le plus soutenu", s’agace. "Tout ça, ce sont des histoires de corneculs, affirme M. Chevènement. Ces carnets saisis dans une soupente étaient à usage personnel, ils ne méritent pas que Sarkozy et Jospin s’y attardent." L’ancien ministre reconnaît lui aussi avoir eu connaissance des notes mais, souligne-t-il, "leur influence sur moi était égale à zéro, sauf sur des affaires liées à la Corse, l’ETA ou au Front de libération de la Bretagne". "Je n’étais pas demandeur, précise-t-il. C’était une tâche plus que surhumaine que de lire ces tombereaux de notes, mais je m’y adonnais comme Deferre qui disait qu’il les lisait en se bouchant le nez." Façon de souligner que cette pratique remonte à loin. "Mais est-ce que l’on veut que le gouvernement ait des oreilles ou pas ? interroge M. Chevènement. Je n’ai jamais discrédité personne à partir de ces notes. Les choses se sont gâtées quand certains ont voulu les utiliser..." L’ancien maire de Belfort dit n’avoir gardé "aucun souvenir des ragots colportés sur Jospin et sa famille". Quant aux informations sur l’appartenance de M. Jospin à un parti d’extrême gauche, l’OCI, "ces notes étaient rédigées dans un style tel que l’incertitude planait toujours à la fin"... Après l’arrestation du commando corse soupçonné d’avoir participé à l’assassinat du préfet Erignac, M. Chevènement a fait recevoir à Matignon M. Bertrand, et son adjoint Bernard Squarcini. "Jospin ne m’a jamais demandé sa tête." Les informations sur la vie privée des personnalités, à l’en croire, figuraient "très peu dans les notes blanches, ou alors quand elles pouvaient avoir une incidence sur telle ou telle autorité de l’Etat, ou le gouvernement, et qu’il fallait les mettre en garde".

Daniel Vaillant, ministre d’août 2000 à mai 2002. Peu de temps après sa nomination, il tente de débarquer M. Bertrand, en lui proposant un poste à l’Inspection générale de l’administration. "Je ne l’ai vu seul qu’une seule fois. Je le revois transpirant dans sa chemise bleue. Il me répond qu’il est d’accord en me faisant le signe sur sa poitrine qu’il voulait être officier de la Légion d’honneur", raconte M. Vaillant. L’ancien patron des RG donne son accord. Mais son remplacement, par Pierre Debue, doit passer en conseil des ministres et Jacques Chirac s’y oppose fermement, au point que M. Vaillant s’entretiendra, fait inhabituel en période de cohabitation, en tête-à-tête avec le président. "Je me souviens, ce jour-là, d’avoir croisé Alain Juppé dans l’antichambre. Le président m’a reçu. Il m’a dit : Je ne connais pas ce M. Debue, je n’ai pas confiance. Et avec ce Montebourg qui me cherche des histoires... Il n’en est pas question."

Les carnets seront versés au dossier de l’Angolagate

Les carnets de l’ex-directeur des renseignements généraux, Yves Bertrand, saisis par la justice dans le cadre de l’affaire Clearstream, seront versés au dossier de l’Angolagate, a annoncé, lundi 20 octobre, le procureur Romain Victor. Après 1H45 de suspension d’audience, le procureur a ainsi accédé à la demande des avocats de la défense, après avoir refusé à deux reprises depuis le début du procès le 6 octobre. Avec ses carnets, la défense souhaite notamment questionner la probité du magistrat instructeur, Philippe Courroye, en mettant en doute la régularité de rencontres qu’il aurait eues avec l’ex-patron des RG, Yves Bertrand. (AFP)


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