jeudi 14 décembre 2017

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"Chasseur de satellites" : un peu d’histoire

Iouri Zaïtsev, pour RIA Novosti

lundi 10 novembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Le 1er novembre 1963, il y a 45 ans, le satellite artificiel de la Terre Poliot fut lancé depuis le cosmodrome de Baïkonour, qui était à l’époque le polygone militaire de Tioura-Tam. C’était le premier appareil spatial au monde capable d’effectuer des manoeuvres dans l’espace, de changer l’altitude et l’inclinaison de l’orbite, le prototype du futur "chasseur de satellites". Cinq ans plus tard, le même jour, un engin similaire exécuta la première interception d’une cible dans l’espace.

Le vol conjoint des vaisseaux Vostok-3 et Vostok-4 montra qu’il était possible, grâce à la précision du lancement, de rapprocher dans l’espace à une distance de quelques kilomètres même des appareils qui ne sont pas capables de manoeuvrer, et de les utiliser ainsi pour inspecter et détruire, si nécessaire, les satellites ennemis. La manoeuvrabilité des engins spatiaux améliorait considérablement leur capacité d’interception.

Notons que ce sont les Etats-Unis qui furent à l’origine du développement de systèmes de destruction de satellites. Les premiers projets de ce genre y apparurent déjà à la fin des années 1950. Comme d’habitude, cela fut expliqué par la menace soviétique. Plus précisément, par la peur devant les fusées globales de portée illimitée, autrement appelées fusées orbitales. Les capacités énergétiques leur permettaient d’acheminer dans l’espace des ogives nucléaires et de frapper le territoire américain non du côté nord (où le système de défense antimissile, doté de radars pré-alerte, était aménagé), mais du côté sud, où il n’y avait aucun système pareil.

Cependant, les fusées orbitales R-36 (SS-9 selon la classification otanienne) ne furent mises en dotation qu’en 1968, c’est-à-dire, presque dix ans après le début du développement aux Etats-Unis de moyens de lutte contre ce type de missiles. Il est donc évident que les développements américains n’avaient pas pour objectif principal de créer des systèmes antimissiles, mais de se doter de systèmes antisatellites. Ceux-ci étaient destinés à mettre hors service des engins spatiaux de reconnaissance ainsi que des satellites de navigation, de télécommunications et météorologiques, lesquels devaient être automatiquement détruits en cas de début d’hostilités. La principale tâche assignée aux systèmes antisatellites était ainsi de détruire, si besoin est, tout ce qui se trouvait en orbite à un moment donné.

Il était prévu, pendant une certaine période, d’utiliser le vaisseau habité Soyouz en tant qu’intercepteur. L’une des modifications de cet appareil était même baptisée "Soyouz-P" (de "Perekhvattchik", "intercepteur" en russe). Le projet se révéla être relativement difficile à mettre en oeuvre, mais aussi dangereux pour les cosmonautes, et fut finalement abandonné.

On proposait également de bombarder les cibles par les mini-missiles tirés depuis des intercepteurs tant automatiques que pilotés, mais aussi de déployer des satellites piégés sur des orbites proches de celles où évoluent les engins spatiaux destinés à la destruction.

En fin de compte, la variante la plus simple du point de vue technique et la moins coûteuse fut trouvée. La voici : un lanceur met un satellite intercepteur sur une orbite proche de l’orbite de la cible ; à l’aide des moteurs embarqués, celui-ci effectue des manoeuvres qui lui permettent de se rapprocher de cette cible pour exploser ensuite en la détruisant. Conformément à ce projet, l’intercepteur devait avoir à son bord environ 300 kilogrammes d’explosifs, et sa coque était assemblée de manière à ce qu’il puisse se désintégrer après l’explosion, en formant une grande quantité de fragments volant à une grande vitesse. Le rayon de destruction était estimé à 1 kilomètre.

En avril 1964, le Poliot-2 fut lancé. Les deux satellites (le premier et le deuxième Poliot) avaient été créés sous la direction de Vladimir Tchelomeï. Initialement, il était prévu que les intercepteurs seraient mis en orbite par le lanceur UR-200, conçu également par Vladimir Tchelomeï. Mais en raison du retard dans sa mise au point, la mise en orbite des deux Poliot fut réalisée par une modification à deux étages du lanceur R-7 ("Semiorka") conçu par Sergueï Korolev. Par la suite, il fut décidé d’utiliser à ces fins des missiles balistiques intercontinentaux R-36 (code OTAN SS-18 Satan), conçus par Mikhaïl Yanguel. Après avoir été modifié en un lanceur, ce missile fut baptisé Tsiklon. Lors des lancements suivants, cet engin était utilisé sous le nom de Cosmos.

La première interception dans l’espace fut effectuée le 1er novembre 1968 par le chasseur de satellites Cosmos-252. De nouveaux lancements s’ensuivirent, dont les résultats devaient déterminer si ce système serait ou non fourni à l’armée.

En 1972, l’URSS et les Etats-Unis signèrent un traité portant sur la limitation des armements stratégiques offensifs et des systèmes de défense antimissile, et visant également les systèmes antisatellites. Le programme d’essais était suspendu ou repris en fonction de l’état des négociations, mais le système antisatellites fut néanmoins utilisée par l’armée et subit même par la suite une modernisation substantielle.

Depuis 1976, des "chasseurs de satellites" de la deuxième génération étaient de fait lancés dans l’espace. Le nouveau système de guidage fut le changement technique le plus important apporté aux appareils de ce type. Ce système fut utilisé pour la première fois sur le Cosmos-814. Le chasseur de satellites, en suivant une orbite plus basse, rattrapa rapidement le satellite cible puis "sursauta", en mettant en marche ses moteurs, pour se retrouver à moins d’un kilomètre de la cible. Dans une telle situation, les services au sol de l’ennemi sont incapables de repérer les manoeuvres de l’intercepteur et de sécuriser leur appareil spatial.

Quelques dizaines de lancements de satellites intercepteurs furent effectués pendant la période d’essais. Le dernier essai du système antisatellite en Union soviétique eut lieu en juillet 1982, dans le cadre des exercices de la plus grande envergure jamais organisés par les forces armées de l’URSS.

Les dirigeants américains qualifièrent ces exercices de "guerre nucléaire de sept heures". Ceux-ci donnèrent aux militaires et hommes politiques américains l’occasion d’exiger de lancer aux Etats-Unis des travaux visant à créer des systèmes antisatellite et antimissile de la nouvelle génération. Un mois après seulement, le président Reagan annonça le début de ces travaux et proclama peu après l’Initiative de défense stratégique.

En août 1983, le Secrétaire général du Comité central du PCUS Iouri Andropov lança l’initiative d’arrêter les essais des systèmes de défense spatiale, mais toutefois, le système antisatellite resta en service opérationnel. En avril 1991, sa variante modernisée fut mise en exploitation. Mais en août 1993, les dirigeants russes décidèrent de le retirer du service opérationnel.

A l’heure actuelle, étant donné que les Etats-Unis rejettent toutes les initiatives russes visant à adopter une décision concertée sur l’interdiction de la militarisation de l’espace, la Russie examine la question de perfectionner son système de défense spatiale, notamment de moderniser les satellites intercepteurs, en les dotant entre autres de missiles espace-espace. La masse de l’intercepteur serait diminuée grâce à l’utilisation de technologies plus modernes. L’appareil spatial pourrait fonctionner sur des orbites élevées jusqu’à 36.000 km.

Le système antisatellite terrestre de Baïkonour pourrait éventuellement rouvrir ou bien être transféré sur l’un des polygones d’essais russes. On examine également la possibilité d’utiliser les lancements de missiles balistiques depuis des silos aménagés dans les régions de positionnement des troupes de missiles stratégiques en vue de mettre en orbite des "chasseurs de satellites".

(Iouri Zaïtsev est conseiller de l’Académie des sciences du génie de la Fédération de Russie)

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


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