vendredi 15 décembre 2017

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Défense - La France va lancer ses espions de l’espace

Philippe Cohen-Grillet, FranceSoir.fr

samedi 15 novembre 2008, sélectionné par Spyworld

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La guerre n’est plus froide, elle est spatiale

Désormais les guerres se gagneront ou s’éviteront à partir d’informations obtenues par des satellites. Priorité au « renseignement spatial ». Neuf satellites d’observation et d’écoute seront prochainement mis en orbite. Objectif : assurer l’indépendance stratégique par rapport aux Etats-Unis.

Les conflits ne se déroulent pas (encore) à 40.000 kilomètres d’altitude entre navettes armées de rayons laser, mais les guerres se gagnent, aussi, par les capacités spatiales de défense et de renseignement dont disposent les Etats. Réunis lundi dernier à Bruxelles, les ministres de la Défense de l’Union européenne ont paraphé l’engagement d’un projet d’imagerie spatiale. Mais seule une poignée de pays, dont la France entend être le fer de lance, s’engageront dans l’ambitieux – et très coûteux – programme Musis (pour Multinational Spacebased Imaging System) de troisième génération de satellites espions.

Un budget doublé : 760 millions par an

Le récent Livre blanc sur la défense, entériné en juin par Nicolas Sarkozy, fait la part belle au « renseignement spatial ». L’Etat y a consacré 380 millions d’euros cette année. Une enveloppe qui devrait doublée pour atteindre 760 millions en 2020.

La semaine dernière, le ministre de la Défense s’est rendu à Toulouse pour découvrir les tout derniers « joujoux » et bijoux de très haute technologie que se sont offerts les militaires. Hervé Morin a visité les installations d’un des fleurons français de l’industrie de défense, EADS Astrium, ainsi qu’une jeune PME œuvrant elle aussi dans le secteur, à la créativité et au dynamisme étonnants, Magellium. Un satellite espion précis à moins d’un mètre

Déguisé en producteur laitier après avoir revêtu les habits de protection, Hervé Morin a arpenté les « salles blanches » d’Astrium dans lesquelles sont assemblés et testés les satellites militaires, mais aussi civils, de communication et de télévision.

Clou du spectacle, le satellite Hélios II-B, que seuls le ministre et ses plus proches collaborateurs ont pu voir, secret défense oblige. Il s’agit du dernier né de la gamme de satellites d’observation de la Terre, 100 % militaires, conçus par la France avec ses partenaires, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la Grèce et l’Italie. Principale innovation d’Hélios II : une « amélioration des performances de résolution » et de prise de vues, y compris en nocturne par infrarouge. La précision exacte du satellite espion est, elle aussi, classée « confidentiel », mais nettement inférieure au mètre. A titre de comparaison, le satellite d’observation Pléiades dispose d’une résolution de 70 centimètres (pour les clichés en noir et blanc). Celui-ci, qui sera placé en orbite en 2010, est d’usage « dual », en clair : civil et militaire. Les deux Pléiades fourniront ainsi des images pour l’Institut géographique national, par exemple, mais 10 % d’entre elles seront strictement réservées à l’armée. Une fois collectés, les clichés d’Hélios et de Pléiades seront traités par la non moins secrète Direction du renseignement militaire (DRM), à Creil, dans l’Oise.

L’« humiliation » face aux Etats-Unis

Hervé Morin a insisté sur l’importance stratégique pour la France et l’Europe de disposer de tels satellites espions, condition sine qua non de notre indépendance. « Je me souviens du sentiment d’humiliation qui a été le mien lorsque j’étais au cabinet d’un de mes prédécesseurs à la Défense (NDLR : François Léotard, en 1993), a confié le ministre. A l’époque, nous étions obligés de mendier des images nécessaires à nos armées auprès de nos amis américains. » Un membre de l’état-major confirme. Illustration : « Lors de la guerre des Balkans, les Américains ont, par erreur, ouvert le feu sur un train civil serbe. Les images satellitaires qu’ils ont alors communiquées démontraient que la confusion avec un convoi militaire était possible. Mais celles-ci avaient été manipulées, et la vitesse du train accélérée. » Autre exemple, aux conséquences lourdes, la décision de la France de ne pas participer à l’intervention américaine en Irak s’est fondée sur des principes politiques, mais pas seulement. « Nous disposions de renseignements humains, mais surtout d’images satellite qui ne confirmaient pas la présence alléguée d’armes de destruction massive. »

Elisa, montre-moi des sons

Au regard du coût de ces programmes militaires (2 milliards d’euros pour les deux Hélios II), ne plus être tributaire de l’US Army passe nécessairement par un partenariat entre Européens. Mais la France, seule, peut s’offrir quelques « gadgets » fort utiles. C’est le cas des petits satellites Elisa, quatre jeunes filles de 125 kg chacune, aux très grandes oreilles et qui se déplacent toujours en groupe. Prochainement lancés, ces démonstrateurs sont dédiés aux écoutes électromagnétiques. Rien à voir avec les écoutes téléphoniques : cet indispensable outil permet de détecter et d’identifier toute émission radio ou radar, au sol comme dans les airs. Aucune base, même dissimulée, aucun avion ou mouvement de troupe n’échappe ainsi aux militaires. Le prédécesseur d’Elisa, Essaim, est en orbite depuis 2004. Régulièrement utilisé pour préparer les opérations extérieures, il donne « toute satisfaction » aux militaires, dixit un membre de l’état-major. Le budget des quatre bébés Elisa, hors lancement, est de 110 millions d’euros. Presque un prix cassé, celui, en tout cas, de l’indépendance.

La guerre n’est plus froide, elle est spatiale

Les bruits de bottes se fondent dans le silence de l’espace. Hier à Nice, en marge du sommet Union européenne-Russie (lire article page 5), et aujourd’hui à Washington, dans les coulisses du G20, Dmitri Medvedev ne devait pas dissiper les menaces que son pays fait planer dans les cieux européens. Le président russe n’a pas, en effet, renoncé à déployer des missiles Iskander (sol-sol, d’une portée de 500 km) à Kalilingrad si les Américains n’abandonnent pas leur projet de « bouclier antimissile » qui doit être basé en Pologne et en République tchèque. Celui-ci est destiné à contrer des tirs provenant d’Iran, mais Moscou voit d’un très mauvais œil cette intrusion au cœur de son ancienne « sphère d’influence » en Europe de l’Est.

En milieu de semaine, c’est l’Iran, justement, qui de nouveau a procédé au tir d’essai d’un missile qui pourrait se révéler « stratégique », c’est-à-dire potentiellement porteur d’une tête nucléaire. Tout en niant poursuivre un tel programme militaire, le régime des mollahs s’est félicité de cette réussite. Le projectile en question pourrait atteindre des cibles distantes de 3.000 kilomètres, c’est-à-dire des villes israéliennes. Dans cette joyeuse ambiance, la France a, elle, effectué jeudi matin le troisième tir d’essai de son futur missile nucléaire. Le M51, destiné à être lancé par un sous-marin, a pour la première fois été tiré sous l’eau. Parti quelque part de Gironde, il a atteint les côtes nord-américaines… quinze minutes plus tard.

Si la guerre des étoiles est encore un scénario de science-fiction, nous risquons fort d’être au casting du prochain film.


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