samedi 16 décembre 2017

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Policiers-détectives. Des liaisons dangereuses

LeTelegramme.com

dimanche 16 novembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Plusieurs récents scandales ont révélé les relations troubles qui existent parfois entre policiers, gendarmes et détectives. Ces derniers, mal aimés, mal considérés, veulent redorer leur blason. Comment travaillent-ils ? Enquête en Bretagne.

Caméra stylo à 299 €, systèmes d’écoutes sauvages de 60 € à 899 €, de suivi satellite à partir de 399 €, lunettes de vision nocturne et... kits de crochetage de serrures ! Sur internet, la panoplie du parfait barbouze est en vente libre. Mais l’utilisation de la majorité de ces objets est formellement interdite. Détenir des infos puisées dans les fichiers de police aussi. C’est pourtant une pratique assez courante dans le renseignement privé, si l’on en croit Patrick Baptendier, ex-gendarme reconverti en détective. Son livre paru en juin dernier a fait l’effet d’une bombe dans le monde du renseignement (1).

Le grand flou

C’est une réalité : nombre de privés sont d’anciens policiers ou gendarmes. Pour certains, notamment ceux qui peinent à boucler les fins de mois ou les membres des grands cabinets confrontés à de très gros enjeux financiers, grande est la tentation de faire appel aux anciens collègues pour obtenir un bon tuyau ou gagner du temps. Il faut dire que la majorité de la profession ne roule pas sur l’or. En Bretagne, la plupart des cabinets ne comptent qu’un seul salarié, à son compte. « Avant, beaucoup se lançaient sans aucune formation commerciale et de gestion (NDLR, c’est désormais une exigence légale pour tout nouveau dirigeant). D’où cette précarisation, et ce risque, pour survivre, de franchir la ligne jaune », explique un privé breton. Nombre de détectives ont cessé leur activité et ne l’ont pas déclaré. Ce n’est pas obligatoire. Du coup, impossible pour les préfectures, pourtant censées avoir un œil sur eux, de dire combien exercent en réalité. En Bretagne, nous avons recensé une quinzaine de sociétés a priori différentes. La tentation d’arrondir ses fins de mois peut aussi être forte côté police. Dans son livre, Patrick Baptendier cite le cas d’un policier des RG, jeune retraité briochin, qui « peut avoir plein de trucs » et « propose ses services » en contactant les membres du Syndicat national des agents de recherche privés. On appelle cela « la tricoche ». « Oui, cela peut arriver que des collègues rendent service, reconnaissent plusieurs policiers de la région. Mais jamais pour de l’argent ». Certains évoquent d’étranges méthodes. « Cela se passait à la fin des années 70, raconte un policier à la retraite. Quelques grandes entreprises régionales passaient par les RG pour filtrer leurs recrutements. Elles ne voulaient pas de syndicalistes, pas d’agitateurs. En échange, ces sociétés payaient quelques gueuletons... Je ne sais pas si cela continue aujourd’hui ».

« Je peux tout t’avoir... »

Un autre, passé un temps à la tête de la sécurité d’un grand groupe industriel, apporte ce témoignage, récent celui-là. « L’un de mes homologues, dans un autre grand groupe, m’a ouvertement proposé ses services : " Je peux tout t’avoir, écoutes, accès aux fichiers...". J’étais stupéfait. J’ai bien évidemment décliné l’offre ». Cette porosité entre services publics et privés dérange, et inquiète. Le syndicat des commissaires de police appelle à « une nécessaire organisation du secteur » et milite en faveur de « sanctions dissuasives » contre ceux qui franchissent la ligne jaune. Entendu par la commission des Lois de l’Assemblée nationale, en avril dernier, Hervé Séveno, ancien policier de l’antiterrorisme et de la brigade financière passé dans le privé, dénonçait « un mélange des genres ». « Certains fonctionnaires des services de renseignement de l’État se servent de cette opacité savamment entretenue pour nourrir leurs propres intérêts, faire accomplir de basses œuvres ou favoriser leurs amis... ».

« C’est de la débrouillardise »

Les anciens flics qui passent au privé, une aubaine pour ce responsable d’agences de la région, qui assure recevoir chaque mois quatre à cinq propositions d’emploi. « Pour moi, ils sont un atout, un gage de sérieux. Les gendarmes sont carrés. Et ils nous apportent aussi beaucoup de crédit ». Les utilise-t-il pour leur carnet d’adresses ? « Chacun est libre d’utiliser les méthodes qu’il veut. Moi, je ne veux pas le savoir ». Tous ceux que nous avons rencontrés jurent la main sur le cœur respecter scrupuleusement la loi. Le responsable d’agences nous assure, quant à lui, être capable de fournir, « dans la journée », tout numéro sur liste rouge. Identifier une plaque d’immatriculation ? « Ça, c’est du classique... Je peux même avoir le code sécurisé de votre adresse e-mail », fanfaronne-t-il. Grâce à un logiciel ? « Un logiciel humain spécialisé », se poile notre interlocuteur. Énigmatique, il finit pourtant par lâcher ses petits secrets de fabrication. « Moi, mon truc, c’est la téléphonie mobile. Tout le monde a un téléphone. Il suffit d’avoir des relations, c’est tout ». Est-ce illégal ? « Il y a peut-être une faute professionnelle de la part de ceux qui nous donnent les informations, mais de notre côté, il n’y a rien du tout. Moi, je ne paie jamais rien. Tout ça, c’est de la débrouillardise. C’est l’ABC du métier. Je ne vois pas trop à quoi je servirais si je n’étais pas capable d’avoir ces infos ! ». 1. « Allez-y, on vous couvre ». Editions Panama . Hervé Chambonnière

« On nous prend pour des barbouzes sans foi ni loi ! »

Les privés sont sur les dents. « Avant, on traînait l’image du privé, alcoolique, passant ses nuits à suivre des maris infidèles. Aujourd’hui, on nous prend pour des barbouzes sans foi ni loi », résume un professionnel excédé. « Tout ça, c’est la faute aux grands cabinets d’intelligence économique. On n’a rien à voir avec eux. Ce ne sont ni plus ni moins que des espions », enrage un privé nantais.

Discrètement résolu

« Je travaille à 95 % pour des assurances, explique cet autre détective. Je n’ai pas besoin de franchir la ligne jaune pour remplir mes missions ». Son lot quotidien : vérifier qu’une personne en arrêt maladie ne travaille pas, déterminer les causes d’incendies, de vols, d’accidents de la circulation... ou s’assurer de leur réalité. « Qui d’autre que nous peut surveiller ou enquêter pendant plusieurs jours ou semaines sur des vols à répétition dans une entreprise, interroge-t-il. La police n’en a ni le temps, ni les moyens ». Et pour l’entreprise concernée, cela peut aussi être un moyen de régler discrètement la question, sans risquer de voir son image de marque écornée. Cet autre privé consacre « les trois quarts de son activité » aux dossiers économiques. « Ce n’est que de l’analyse de fond. Je ne fais même plus de filatures », assure-t-il. Audits, études de vulnérabilité... « Il s’agit de chercher, par exemple, à expliquer un chiffre d’affaires qui s’écroule. Mauvaise gestion ? Concurrence déloyale ? Déstabilisation ? Détournements ? S’il y a un voleur, je ne suis pas là pour l’arrêter. Mon boulot consiste à expliquer pourquoi il y a eu vol et à empêcher que de nouveaux se produisent ». Cet ancien gendarme consacre son activité restante, avec succès, à l’analyse criminelle. Disparitions de personnes, meurtres...

Internet et filatures

Cet autre détective, spécialisé dans la recherche de débiteurs, lève un peu le voile sur ses méthodes. Il commence toujours par les enquêtes de voisinage. Et quand les gens ne parlent pas, les filatures prennent le relais. « On interroge les proches, collègues, amis... Sur internet, on trouve aussi une foule d’informations ouvertes ». Lui s’enorgueillit d’un taux « approchant les 80 % de réussite ». Il dit aussi refuser « neuf demandes de particuliers sur dix » : « Je ne prends jamais les affaires touchant à la vie privée, infidélités, divorces... Cela ne m’intéresse pas et c’est source d’ennuis ». Il souhaiterait, comme beaucoup de ses collègues, davantage de coopération avec les forces de l’ordre : « On a des infos qui peuvent leur être utiles ». Et déplore l’attitude de certains confrères. Il fait la moue pour indiquer que la profession n’est pas encore complètement assainie. Ainsi, quelques-uns ont fait courir le bruit qu’il avait fait faillite. Concurrence déloyale...


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