jeudi 14 décembre 2017

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"L’Etat va mieux contrôler les investissements étrangers dans certains domaines stratégiques"

Le Monde

mardi 7 décembre 2004, sélectionné par Spyworld

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Alain Juillet est haut responsable de l’intelligence économique auprès du gouvernement. Les entreprises françaises sont, selon lui, en retard sur les anglo-saxonnes en matière de protection.

Vous avez été nommé haut responsable pour l’intelligence économique auprès du gouvernement, en janvier 2004. Après un an d’exercice, quel premier bilan dressez-vous de la situation de la France en la matière ?

Notre culture, en France mais aussi autour du bassin méditerranéen, fait que l’on n’aime pas particulièrement partager l’information, source de pouvoir. Ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons ou asiatiques. Mais les choses évoluent. L’année 2004 a marqué, en France, la vraie naissance de l’intelligence économique, c’est-à-dire de la maîtrise et de la protection de l’information stratégique utile pour tous les acteurs économiques. Pour une entreprise, cela peut permettre de mieux comprendre son environnement, mais aussi de parer les mauvais coups face à des opérations d’influence ou de contre-influence, à détecter des opportunités ou des menaces dans le monde.

Les entreprises françaises sont-elles en retard ?

Pratiquement toutes les entreprises du CAC 40 ont déjà un service d’intelligence économique. Reste le problème des PME, qui n’ont pas les moyens de financer les équipes nécessaires. Certaines sociétés ont encore du mal à y croire, car elles ne voient pas ce que cela va leur apporter. Mais d’autres sont reconnues pour leur expertise, notamment Sanofi, Areva, Total, EADS ou Gaz de France. Le monde de l’automobile a mis plus de temps que d’autres à se mobiliser.

L’Assemblée nationale a donné, le 18 novembre, de nouveaux pouvoirs au ministre de l’économie pour contrôler les investissements étrangers dans certains secteurs stratégiques. Quel est l’objectif de ce nouvel article de loi ?

L’affaire Saft - l’entreprise de batteries industrielles rachetée par le fonds britannique Doughty Hanson en décembre 2003 - nous a montré que, face à des fonds d’investissements étrangers, notre système législatif rencontrait des limites. Dans ce cas, l’Etat a obtenu, après négociation, mais sans cadre réglementaire, le maintien des activités de recherche et des sites de productions militaires en France.

Par l’article de loi voté le 18 novembre, élaboré par la direction du Trésor, la France s’est mise en adéquation avec les règles communautaires. L’Etat va pouvoir mieux contrôler les investissements étrangers dans certains domaines stratégiques ; il pourra dire : "oui, mais". Les domaines d’intervention de cette loi, fixés par Bruxelles, ne concernent cependant que la sécurité nationale et l’ordre public. A cet égard, nous sommes beaucoup plus libéraux en Europe qu’aux Etats-Unis.

L’ouverture au privé du capital du groupe nucléaire Areva, par exemple, entrera-t-elle dans le cadre de ce texte ?

Non. Areva est une société qui agit dans sa logique d’entreprise, ce qui est une bonne chose. Ce n’est pas parce qu’une entreprise travaille pour l’Etat dans un domaine pointu et stratégique qu’il ne faut pas qu’il y ait des investisseurs dans son capital.

Comment voyez-vous l’entrée éventuelle de l’américain General Electric dans le capital de Sagem-Snecma ?

Snecma et General Electric travaillent ensemble depuis vingt ans. Le français trouve tout autant que l’américain son intérêt dans cette alliance. Le problème se poserait différemment si General Electric avait pris 51 % de Sagem ou de Snecma. Mais il n’y a pas d’embargo sur un pays ou sur un autre.

La menace étrangère n’est-elle pas parfois surévaluée ?

On a vu cela dans l’affaire Gemplus, qui est leader dans la technologie de la carte à puce utilisée pour les cartes bancaires mais aussi dans le secteur de la défense. Le seul investisseur qui se soit présenté était un fonds d’investissement américain -le texan TPG-. Il y avait un risque que la technologie de Gemplus soit transférée aux Etats-Unis. De plus, le représentant de l’investisseur était proche de la CIA. Il faisait partie du conseil de In-Q-Tel, société américaine d’Etat qui récupère les technologies de pointe à l’étranger. Au final aucun laboratoire n’a été transféré. La rumeur était en grande partie infondée.

Le cartonnier Otor accuse le fonds américain Carlyle de vouloir s’emparer de son activité pour le futur marché de l’emballage des munitions de l’OTAN. Y croyez-vous ?

L’affaire Otor est une histoire de droit privé qui n’a rien à voir avec l’intelligence économique. Mais certaines personnes sont assez intelligentes pour exploiter toutes les failles afin de défendre leur dossier. Il existe un accord entre deux sociétés : l’une, le fonds Carlyle, apportant de l’argent à l’autre, Otor. Faute d’avoir étudié à fond les conditions posées à cet apport financier, la direction d’Otor se voit évincée. Ce n’est pas une affaire d’Etat. Ses dirigeants auraient dû être plus vigilants lors de la signature du contrat avec Carlyle.

Considérez-vous comme hostile l’activité du cabinet de renseignement économique américain Kroll ?

C’est la plus grosse société de renseignement privée au monde. Ce cabinet a des accords avec des sociétés françaises. Tant qu’il reste dans le cadre de la légalité, cela ne pose pas de problème. Mais si un cabinet franchit la ligne jaune - écoutes téléphoniques, cambriolages, etc. -, ses responsables et le commanditaire iront en prison. Un bon professionnel peut obtenir, par des moyens tout à fait légaux, 90 % de l’information. Cette manne est accessible sur des documents ouverts ou... dans le café en face de l’usine qui vous intéresse.

Propos recueillis par Laure Belot et Jacques Follorou


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