lundi 11 décembre 2017

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« Obama peut vider le discours d’al-Qaida de sa substance »

Propos recueillis par Constance Jamet, le Figaro

jeudi 20 novembre 2008, sélectionné par Spyworld

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INTERVIEW - Dans un message vidéo, al-Qaida a traité mercredi Barack Obama « d’esclave noir au service des blancs ». Mathieu Guidère, spécialiste du monde arabe, explique pourquoi le nouveau président américain risque de décrédibiliser le message de l’organisation terroriste.

Réagissant pour la première fois à l’élection de Barack Obama, le numéro 2 d’al-Qaida, Ayman al-Zawahri, a insulté, mercredi, le 44e président des Etats-Unis, le traitant dans un message vidéo, « d’esclave noir au service des blancs ». Le lieutenant de Ben Laden reproche au prochain président américain de d’avoir « choisi d’être un ennemi de l’islam et des musulmans », et d’avoir, par son soutien à Israël, déçu la communauté musulmane. Ayman al-Zawahri a également mis en garde le futur locataire de la Maison-Blanche sur sa politique en Afghanistan. « Ce que vous avez annoncé... que vous retirerez des soldats d’Irak pour les envoyer en Afghanistan est une politique vouée à l’échec. Souvenez-vous du sort de l’ancien président pakistanais Pervez Musharraf et des Soviétiques », a-t-il lancé.

Certains décèlent dans ce message offensif le signe d’une certaine fébrilité des dirigeants d’al-Qaida. L’accession de Barack Obama à la Maison-Blanche pourrait risquer de diminuer la légitimité de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Mathieu Guidère (1), spécialiste du monde arabe et professeur à l’Université de Genève, explique pourquoi.

LE FIGARO.FR - Un « esclave noir au service des blancs ». La tonalité agressive employée par Zawahari marque-t-elle un changement d’attitude d’al-Qaida vis-à-vis de Barack Obama ?

MATHIEU GUIDERE - Dans son message, le numéro 2 d’al-Qaida n’invente rien : il ne fait que reprendre les mots et la rhétorique du célèbre militant afro-américain des années 1960 Malcolm X. C’est lui qui avait employé le premier cette expression et Zawahiri n’a fait que la traduire -mal- en arabe, avant qu’elle ne soit de nouveau retraduite -aussi mal- dans les sous-titres anglais de son discours. Ce message est un discours de récupération de la figure de Malcolm X. Zawahri veut distinguer à travers Malcom X, les « bons » des « mauvais » noirs américains. Le changement de ton n’est qu’une façade, Zawahiri est coutumier de ce type de manipulation discursive.

Le numéro 2 d’al-Qaida vise directement, à travers l’évocation et les citations de Malcolm X, les musulmans noirs qui vivent aux Etats-Unis. C’est une communauté importante et bien organisée qui a démontré dans le passé sa capacité de mobilisation, notamment lors de la marche sur Washington de 1995, la fameuse « Million Man March » organisée par Farrakhan. Maintenant, Zawahiri essaie de faire douter cette communauté de Barack Obama.

La popularité du sénateur de l’Illinois, dont le père était musulman, peut-elle affaiblir le message d’al-Qaida dans le monde arabe ?

Il y a là une occasion historique pour l’Amérique de « gagner les cœurs et les esprits » dans le monde musulman après des décennies de désamour et les échecs successifs au Moyen-Orient. Barack Obama représente en lui-même une réfutation magistrale du « choc des civilisations » qui a empoisonné les esprits depuis plus d’une décennie. Il est une synthèse de la diversité ethnique, politique et culturelle de notre monde moderne.

S’il dispose de relais aussi efficaces dans l’opinion nationale et internationale que ceux dont a bénéficiés la droite néoconservatrice sous Bush, il peut à terme vider de sa substance le discours xénophobe d’al-Qaida et affaiblir considérablement l’organisation terroriste à l’échelle globale et pas seulement dans le monde arabe.

Barack Obama a été un des plus féroces critiques de George Bush et de la guerre en Irak. Il s’est engagé à retirer les troupes américaines d’Irak. al-Qaida a-t-elle perdu un de ses arguments clé ?

Si Barack Obama s’en tient à ses premières positions concernant l’Irak, il peut annihiler l’un des arguments majeurs d’al-Qaida pour la lutte armée. On constate d’ailleurs que Zawahiri s’empresse de réorienter son discours sur l’Afghanistan où la position de Barack Obama tranche moins avec la politique de l’administration Bush.

Barack Obama entend concentrer la lutte contre le terrorisme sur les fronts afghan et pakistanais. Cette stratégie peut-elle porter un coup fatal à al-Qaida ?

La meilleure stratégie de lutte contre al-Qaida n’est pas seulement militaire mais elle est aussi politique et idéologique. C’est en répondant aux arguments de lutte de l’organisation qu’il est possible de réduire durablement la menace terroriste. Un véritable changement de stratégie de Barack Obama serait de lutter sur ce terrain-là également et non pas de se contenter d’un transfert des troupes d’Irak vers l’Afghanistan.

(1) Auteur des « Martyrs d’al-Qaida » (Editions du Temps), du « Manuel de recrutement d’al-Qaida » (Editions du Seuil), et d’ « al-Qaida à la conquête du Maghreb » (Editions du Rocher).

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