dimanche 22 octobre 2017

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L’armée installe son réseau mondial haut débit

Matthieu Quiret, les Echos

mercredi 19 octobre 2005, sélectionné par Spyworld

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Grâce à ses multiples innovations technologiques, le satellite Syracuse 3A promet des communications sécurisées sur les théâtres d’opérations.

Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu la piscine du Mercure de Kourou aussi animée à une heure si avancée de la nuit. Mais les militaires français étaient, vendredi dernier, trop soulagés par le lancement réussi de leur satellite Syracuse 3A pour résister à cette tradition d’après-tir tombée en désuétude, maintenant que les satellites télécoms prennent la fusée comme on prend l’avion.

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Les innovations apportées à Syracuse font du satellite le plus sophistiqué au monde pour sa gamme de fréquences en SHF. En émission, Syracuse 3A dispose de six antennes différentes. Il saura donc pointer ses communications vers des zones d’une centaine de kilomètres ou à l’échelle d’un continent, si besoin.

Les ingénieurs d’Alcatel Space n’ont pas attendu non plus pour exorciser à l’eau leur course contre la montre menée pour achever la mise au point du satellite. Car les militaires ont mis une pression d’enfer pour limiter les retards du programme. Aujourd’hui, Syracuse 3A a rejoint son poste géostationnaire au-dessus de l’océan Indien et répond aux injonctions des techniciens qui préparent sa mise en service. Mais le sprint n’est pas fini pour autant pour Alcatel Space. Le directeur du Spoti (opérateur télécoms de l’armée française), François Fayard, exige de pouvoir donner ses premiers coups de téléphone en novembre et d’utiliser le satellite à plein au début de l’année.

Pour l’armée française, cette première étape vers un vaste réseau de communication mondial sécurisé à haut débit est cruciale. Elle promet notamment de servir des zones comme l’Afghanistan, aujourd’hui couvertes par des opérateurs étrangers ou civils.

Outre ce premier satellite et un second Syracuse 3B tiré l’année prochaine, le programme de 2,3 milliards d’euros comprend un ensemble de 600 « stations sol » confiées à Thales.

La mise au point de ce satellite dernier cri a souffert de l’échec d’une mission précédente en 2002, le tir du démonstrateur Stentor, qui devait valider plusieurs technologies des futurs satellites de communication militaires et civils. « Nous avons compensé l’impossibilité de tester en orbite nos technologies par davantage d’essais au sol », explique Blaise Jaeger, le vice-président d’Alcatel Space en charge des télécommunications.

La plus forte innovation introduite sur Syracuse 3A est son antenne active en réception, une technologie sophistiquée de radar déjà utilisée en aéronautique militaire. Contrairement aux paraboles classiques qui se contentent de recueillir un balayage d’ondes, l’antenne active est tapissée d’une matrice de microrécepteurs indépendants. Les opérateurs au sol peuvent donc affecter une aire géographique de couverture à chaque diode et dessiner ainsi des spots très précis. En émission, Syracuse 3A dispose de six antennes différentes. Il saura donc pointer ses communications vers des zones d’une centaine de kilomètres seulement ou à l’échelle d’un continent, selon les besoins. « En Côte d’Ivoire, on pourra ainsi se concentrer sur la bande de terre entre Abidjan et la ligne de cessez-le-feu », illustre un militaire. Alcatel Space espère faire migrer cette technologie vers le monde des opérateurs civils. La précision de la zone couverte permettrait notamment un meilleur partage géographique des fréquences.

A cette souplesse, les ingénieurs ont ajouté une puissance de feu dix fois supérieure à celle qu’offre Syracuse 2 actuellement. Capable d’un débit maximum de 400 Mbits, le satellite convoiera en moyenne une centaine de Mbits, contre 10 Mbits pour son prédécesseur. Cette bande passante a été conçue pour pourvoir assumer un scénario d’intervention de type Otan avec 50.000 hommes. Au fur et à mesure du déploiement des stations de réception terrestres, la majorité des systèmes d’armes seront connectés. La Marine, qui a une longue expérience des télécommunications satellitaires, sera la première à connecter ses bâtiments. Trois nouveaux navires livrés cette année sont déjà équipés des antennes de réception. A bord, les marins expérimentent déjà les futurs services télécoms.

Un système ultraprotégé

« Nous disposerons d’une bande de 5 Mbits par bâtiment en moyenne, contre 2 Mbits auparavant. Cela permet d’envoyer au quotidien les volumineux fichiers de la logistique ou de communiquer les cartes de situation tactiques. Dans certains cas, nous utiliserons toute la capacité pour organiser des vidéoconférences ou fournir une assistance à distance aux opérations chirurgicales à bord », détaille Guy Poulain, conseiller espace à l’état-major.

Sous l’eau, les sous-marins exploiteront aussi Syracuse 3A comme un fil de secours, mais ils continueront de fonder leurs communications sur le système stratégique à basses fréquences, une plage très sécurisée pour transmettre l’ordre nucléaire.

A terre, la transition promet d’être plus difficile pour les soldats, très attachés aux communications en HF, cette voie grésillante mais fiable. D’ici à quelques années, ils pourront pourtant déployer en dix minutes un kit porté à dos d’homme comprenant une parabole démontable et un terminal numérique. L’objectif n’est pas de leur permettre de surfer sur Internet au milieu des salves ennemies, mais d’envoyer « vers l’arrière » des gros fichiers comme des vidéos. Les plus gros débits seront surtout mis en oeuvre par les stations lourdes et les véhicules blindés.

La technologie de l’antenne active va également doter les militaires d’un système de communication protégée contre le brouillage en SHF. La vulnérabilité des satellites de télécommunication se situe uniquement au niveau des parasitages dirigés, dans le cas rare où un ennemi sait diriger un pinceau électromagnétique vers les antennes en orbite.

Caroline Laurent, chef du programme à la Délégation générale pour l’armement (DGA), explique que le calculateur de Syracuse 3A saura alors repérer la position du brouilleur et éteindra les micro-récepteurs concernés, empêchant la totalité des liaisons d’être « éblouies ». Dans ce cas, le débit de transmission tombe à 16 Mbits. Par précaution, le satellite a également été durci contre les flashs des explosions nucléaires. Question sécurité, les logiciels des équipements de bord comprennent la dernière génération des algorithmes de cryptage.

Un pont vers les états-majors

D’après les responsables du programme, ces innovations font du satellite le plus sophistiqué au monde pour sa gamme de fréquences en SHF. En revanche, les militaires devront « se faire la main » sur une autre innovation que maîtrisent bien les Américains et que devait tester Stentor, les fréquences extrêmes EHF. Cette gamme présente l’intérêt d’être peu encombrée, ce qui permet notamment d’augmenter les sauts de fréquences utilisés pour tromper l’ennemi. Les EHF sont toutefois difficiles à maîtriser car ils sont sensibles aux conditions météo et toussent par exemple en sous-bois. Les experts de la DGA passeront donc plusieurs mois à ajuster les filtres de correction d’erreurs et à vérifier que les débits ne faiblissent pas trop en fonction des conditions.

A cette mutation technologique, Syracuse 3A impose également une épineuse question de sciences humaines. Car c’est aussi une véritable révolution dans la culture militaire, ces nouvelles technologies promettant de briser la sacro-sainte hiérarchie militaire. Finie l’impérieuse nécessité au front d’appeler le grade du dessus pour obtenir une autorisation de tir. Syracuse 3A lui offre un pont direct vers les états-majors en France. La perspective est prise au sérieux, les spécialistes du management planchent déjà sur cet impact de la technologie.


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