lundi 23 octobre 2017

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Al-Qaida au Maghreb : une menace pour la France

Patrice Claude, avec Amir Akef, Florence Beaugé, Isabelle Mandraud, Piotr Smolar, Jean-Pierre Stroobants, Jean-Pierre Tuquoi, le Monde

mercredi 10 décembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Pour la première fois il y a quelques semaines, dans un discours de vingt-neuf minutes posté sur un site Internet islamiste, largement passé inaperçu des médias, mais soigneusement décrypté par les services antiterroristes français, Abdelmalek Droukdal, "émir" suprême de l’organisation d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), menaçait directement la France.

"Ceux qui pensent, affirmait Droukdal le 22 septembre, que la France assurera sa sécurité sur ses terres (...) se trompent." Elle n’aura pas la capacité "de le faire, puisqu’elle sera, le jour venu, préoccupée par sa propre sécurité". Un an plus tôt, presque jour pour jour, Ayman Al-Zawahiri, le numéro deux égyptien d’Oussama Ben Laden, avait appelé les musulmans d’Afrique du Nord à "soutenir (leurs) fils moudjahidin (de l’AQMI) contre les croisés et leurs enfants" et à aider à "débarrasser" la région des Français et des Espagnols.

Droukdal l’Algérien et ses cohortes djihadistes ont-ils les moyens de mettre leur menace à exécution ? "La France n’est pas plus menacée que d’autres, mais elle est une cible potentielle", expliquait Michèle Alliot-Marie, ministre de l’intérieur, peu après cet appel. Plus alarmiste, Louis Caprioli, qui fut le patron de la lutte antiterroriste à la direction de la surveillance du territoire (DST) de 1998 à 2004, évalue la menace "à un niveau orange-rouge" : "Pour l’instant, elle est dans les discours, mais ils ne pourront pas s’en contenter, à un moment ou un autre, ils frapperont." L’ancien commissaire, qui conseille aujourd’hui le groupe de gestion des risques GEOS, rappelle que "tous les réseaux démantelés jusqu’en 2005 sur le sol français étaient en relation avec l’ex-GSPC (ancêtre de l’AQMI)".

Un officier des services de renseignement français le confirme au Monde : "En théorie, une attaque est faisable. Il suffit d’une poignée de fanatiques décidés à mourir pour faire du grabuge. Mais tout ce beau monde est surveillé de près." A tout hasard, à la lumière de ce qui vient de se produire à Bombay et sans préjuger de l’enquête indienne sur les auteurs de l’hécatombe, Michèle Alliot-Marie vient d’ordonner aux patrons de la police et de la gendarmerie de réfléchir à la mise en oeuvre, sous dix jours, d’un exercice grandeur nature, comme son ministère en conduit régulièrement, qui permettrait de voir comment réagir à "plusieurs attentats multiples et concomitants en plusieurs points d’une capitale".

Pour autant, confie Christophe Chaboud, le patron de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste en France (Uclat), "il ne s’agit pas de présenter nos cités et nos quartiers en bases arrière potentielles d’Al-Qaida Maghreb". S’il est vrai que, au début des années 1990, lorsqu’ils mettaient l’Algérie à feu et à sang - 150 000 morts en dix ans - les Groupes islamiques armés (GIA), dont l’AQMI est un héritier direct, disposaient de réseaux dans tous les grands pays européens, les massacres qui s’étaient multipliés à partir de 1996 avaient "écoeuré" bon nombre de sympathisants.

Un réseau nouveau, mis en place par un activiste qui voulait rejoindre les maquis maghrébins de l’organisation armée, a certes été démantelé autour de Paris le 18 décembre 2007. Mais "ces gens ne sont pas dans une logique de bande, note M. Chaboud. Ils se méfient des risques de pénétration". Les "services" savent néanmoins que les Français sont des cibles et se préparent. Il y a quelques mois, une poignée de touristes italiens capturés au Mali par des activistes de l’AQMI se seraient entendu dire par le chef de la bande : "Si vous aviez été français ou américains, on vous aurait tués."

Un temps présenté comme le nouveau front du combat djihadiste, le Maghreb n’est pas encore devenu cette "zone de guerre" espérée par Zawahiri. Même si les touristes occidentaux doivent, selon les diplomates du Quai d’Orsay, "y faire preuve d’une prudence grandissante pour leurs déplacements", le tableau demeure contrasté.

Dans quelle mesure l’ancien Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) en Algérie, officiellement rebaptisé Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) en janvier 2007, à sa demande et avec l’accord - annoncé en vidéo - de Zawahiri, est-il parvenu à fédérer tous les mouvements islamistes armés de la région ? Officiellement, cette tâche lui a été dévolue par la "maison mère" dès l’adoubement. "Rien, cependant, note Jean Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et auteur arabisant de nombreuses études sur le sujet, ne permet de confirmer que les trois autres groupes combattants de la région - tunisien, marocain et libyen - siègent à la direction collective d’AQMI. Mais il est avéré que ces formations djihadistes n’ont plus d’activité publique depuis son avènement."

Pour autant, note Marc Sageman, spécialiste américain reconnu du terrorisme international, "n’importe qui, aujourd’hui dans le monde, peut se déclarer combattant d’Al-Qaida". La nébuleuse, qui a subi de lourdes pertes en Irak, en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe - "le réseau Ben Laden est sur la défensive partout dans le monde", avançait fin mai, peut-être un peu vite, Michael Hayden, le directeur de la CIA - s’apparente plus, à présent, à une idéologie qui continue d’essaimer plutôt qu’à une organisation structurée.

"En tant qu’organisation, Al-Qaida est en déclin, c’est certain", note Lawrence Wright, journaliste vedette au New Yorker et expert indiscuté de "la centrale" : "Elle a pris des coups. Les services égyptiens estiment que son noyau dur est inférieur à 200 personnes. Les Américains vont jusqu’à 300 à 500. Mais l’organisation a réussi à s’adapter, à évoluer. Elle n’est pas sur le point de mourir." Grâce à Internet, qui est devenu en quelque sorte son quartier général, le réseau Ben Laden "a noué des alliances dans plusieurs régions du monde".

Ainsi de l’ancien GSPC qui émerge en 1998-1999. Dès le début, note M. Filiu, "le GSPC prétend mener "le djihad contre le régime algérien qui a renié l’islam, et contre ses maîtres chrétiens et juifs"." Avec l’invasion américaine de l’Irak en mars 2003, "invasion qui va servir de catalyseur au recrutement et à la radicalisation de beaucoup de jeunes islamistes", une querelle interne éclate au GSPC. D’un côté, les tenants du combat "islamo-nationaliste" purement algérien, de l’autre, ceux qui veulent internationaliser la "guerre sainte". Ces derniers l’emportent dès l’été 2003. Premier artificier du groupe, puis chef de sa logistique, Abdelmalek Droukdal devient l’émir du GSPC à la fin de 2003.

Un extrémiste capturé, qui entraînait des Algériens pour le compte d’Abou Moussab Al-Zarkawi, le défunt chef d’Al-Qaida au pays des Deux-Fleuves (l’Irak), a affirmé que les Algériens perdaient souvent leurs meilleurs combattants au profit de Zarkawi et de l’Irak justement. C’est même ce qui aurait motivé, en 2004, le premier message de Droukdal au barbare jordanien qui tranchait les têtes de ses otages au nom d’Al-Qaida, avant de perdre la sienne en juin 2006 dans un bombardement américain ciblé. On sait que les deux hommes ont correspondu via des messagers ? Certains repentis affirment même que c’est Zarkawi qui a convaincu Droukdal de rejoindre Al-Qaida sous le nom de guerre d’Abou Moussab Abdel Wadoud.

Rien n’est moins sûr. Car, très vite, dès 2005, note M. Filiu, "Droukdal a endossé la dialectique d’Al-Qaida sur "l’ennemi lointain" et "l’ennemi proche"". "Il est incontestable, écrit-il alors, que la défaite de l’Amérique maudite entraînera celle des régimes renégats et impies, y compris l’impie d’Algérie."

Qui est cet homme, barbu et chevelu, né en 1970 dans les environs de Blida, à une centaine de kilomètres d’Alger, et qui, selon le chercheur, "n’a jamais caché sa volonté de devenir le Zarkawi du Maghreb, l’Abou Moussab de l’Ouest, face à l’Abou Moussab "martyr" de l’Est" ? Ancien étudiant raté en chimie - trois ans d’études supérieures sans diplôme, mais une certaine habileté à manier les explosifs -, il est célibataire. Issu d’une famille pauvre, chômage assuré au bout des études, il s’engage au maquis et suit l’itinéraire banal de beaucoup de frères de combat.

Plutôt faible sur l’exégèse coranique - son discours Internet du 22 septembre ne contient qu’une seule référence à l’islam -, mais suffisamment bon manoeuvrier pour survivre aux règlements de comptes internes au GSPC, "c’est un vrai chef de guerre", note Christophe Chaboud. Il n’a pas rejoint Al-Qaida pour des raisons religieuses, mais stratégiques. "Il avait besoin du label Al-Qaida pour être médiatisé, relayé par les chaînes de télévision arabes et attirer l’attention sur la scène internationale", remarque H’Mida Layachi, directeur de plusieurs journaux algériens et auteur de plusieurs ouvrages sur la question islamiste dans son pays.

Droukdal atteint son objectif médiatique, le 1er juillet 2008, avec un grand article consacré à son groupe et photo à la "une" du Herald Tribune. Dans une cassette audio demandée par le quotidien, il confirme que son allégeance à "la centrale" de Ben Laden fut décidée pour des raisons politiques. "Si l’administration américaine considère sa guerre contre les musulmans comme légitime, explique-t-il, pourquoi notre guerre contre elle et ses alliés partout dans le monde le serait-elle moins ?"

Bien que "contestée en interne", comme l’avait révélé un repenti du nom d’Abdelkader Ben Messoud (Abou Daoud), l’alliance avec "le cheikh" Ben Laden aurait bel et bien permis à l’ancien GSPC, qui avait subi de lourdes pertes infligées par les forces algériennes et enregistré nombre de défections liées à l’amnistie accordée par le président Abdelaziz Bouteflika, "de relégitimer son action et de faciliter le recrutement de non-Algériens", confirme M. Chaboud. Combien de divisions, ou plutôt combien d’hommes aujourd’hui dans l’organisation ? "Plusieurs centaines", dit le chef de l’Uclat.

Un officier du renseignement français veut bien se montrer plus précis : "Quelques Maliens, quelques Marocains, quelques Nigériens, 70 à 100 Libyens, 50 à 70 Mauritaniens", et c’est à peu près tout. Les troupes de l’AQMI seraient restées "essentiellement algériennes" et ne dépasseraient pas, au total, le petit millier de membres.

Moins encore, selon les services américains, qui, tout en prenant la menace très au sérieux, les évaluaient, en juin, à environ 600 hommes.

Alors, bien sûr, comparée aux milliers de combattants qui composaient naguère le GSPC, la "légion internationale" de Droukdal destinée au "djihad global" peut apparaître maigrichonne. En Irak, au plus fort de la guerre en 2006, les Américains évaluaient les "qaïdistes" et affiliés à 7 000 ou 8 000. Mais, comme l’a démontré l’attentat de décembre 2007 contre l’immeuble des Nations unies à Alger, il suffit d’une poignée de fanatiques décidés à mourir pour faire du dégât : 42 personnes furent tuées et plus de 150 blessées dans cette opération, saluée comme une "victoire bénie" par Zawahiri l’Egyptien.

Et puis, il y a les méthodes. Peu regardant sur la qualité des recrues du maquis - "tout volontaire est bon à prendre", note M. Chaboud -, l’émir Droukdal semble bel et bien en voie de "zarkawisation". Une bonne vingtaine d’attentats-suicides - une nouveauté au Maghreb - lui sont attribués depuis avril 2007, attaques filmées et postées sur Internet, cruauté hallucinée envers les prisonniers musulmans considérés comme des apostats. Le 14 septembre, au nord du Mali, 11 militaires et un civil mauritaniens, attaqués et capturés à Tourine, ont été massacrés et décapités. L’opération a été revendiquée par AQMI, les têtes des victimes n’ont pas été retrouvées. Barbarie à l’état pur et souffrance suprême pour les familles. "Ils sont entrés dans une logique takfiri (excommunicatrice)", explique le chef de l’Uclat. Normal, "ce sont les anciens des Groupes islamiques armés (GIA) qui sont aux manettes".

Les nouvelles recrues "sont moins expérimentées, mais plus radicales", ajoute notre expert anonyme du renseignement. Une étude publiée le 21 novembre dans le journal du Centre de combat antiterroriste de l’Académie militaire américaine de West Point, note qu’il y a eu "moins d’attaques de l’AQMI cette année (106 au 30 septembre) qu’en 2007 (plus de 200)". Mais elles ont été "plus meurtrières", relève Hannah Rogan, auteure de l’étude et chercheuse à l’Etablissement de recherche de la défense norvégienne. Plus meurtrières, et toujours aussi concentrées : "70 % des actions de l’AQMI se sont produites cette année dans le "triangle de la mort" de la région montagneuse à l’est d’Alger." La "globalisation" du djihad est lente.


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