jeudi 19 octobre 2017

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Terrorisme, mode d’emploi

Alec Castonguay, Ledevoir.com

lundi 22 décembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Al-Qaïda a rédigé un guide à l’intention de ses agents dormants

La nébuleuse terroriste al-Qaïda a rédigé un manuel pour guider ses agents dormants dans les pays occidentaux, afin de faciliter leur adaptation à la société d’accueil en attendant le moment de perpétrer un attentat.

Ce volumineux document — plus de 100 pages — a été obtenu par Le Devoir auprès des Forces canadiennes en vertu de la Loi d’accès à l’information. Il a été saisi par les policiers britanniques dans une résidence d’un membre associé à al-Qaïda à Manchester, près de Londres. Le document a été traduit de l’arabe et authentifié par le FBI, aux États-Unis, avant d’être distribué à différents services de renseignements dans le monde. Il a également été admis en preuve dans certains procès pour terrorisme dans les dernières années, aux États-Unis et en Angleterre.

Le document s’intitule Déclaration du djihad contre les pays tyrans. Série militaire. Il constitue le parfait guide de ce que le terroriste doit faire et ne pas faire pour réussir à se fondre dans le paysage d’un pays occidental et éventuellement parvenir à ses fins. On décrit aussi les objectifs de sa mission.

Le Devoir l’a soumis à Michel Juneau-Katsuya, un ancien agent du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS) pendant 21 ans et aujourd’hui président du Groupe Northgate, à Ottawa. Il était au courant de l’existence du document. « Il a été rédigé par al-Qaïda pour ses opérateurs à l’étranger, a-t-il dit après l’avoir analysé. La plupart des agents dormants d’al-Qaïda proviennent de l’Asie ou du Moyen-Orient et ne sont pas tous familiers avec la vie dans un pays de l’Occident. Alors, ce guide sert à la fois d’instructions et d’aide-mémoire pour les agents terroristes. »

Le document est si complet que Michel Juneau-Katsuya affirme qu’il ne doit pas y avoir beaucoup d’exemplaires en circulation. « Ce n’est vraiment pas le genre de manuel qu’on veut voir dans les mains de quelqu’un qui n’est pas de notre groupe », dit-il. D’ailleurs, sur la couverture, on peut lire : « Il est interdit de déplacer ce document de la maison ».

Les premières pages sont truffées de références religieuses et de prières. On semble rappeler aux agents dormants du réseau terroriste pourquoi ils doivent mener leur travail jusqu’au bout. On peut lire que les pays remplis « d’infidèles » ne veulent pas négocier. « Ils ne répondent pas aux idéaux », écrit al-Qaïda. « Mais ils connaissent le dialogue des balles, l’idéal des assassinats, des bombes et de la destruction, ainsi que la diplomatie des canons et des mitrailleuses. »

« Les gouvernements islamiques n’ont jamais été et ne seront jamais établis grâce à des solutions pacifiques. Ils sont établis comme ils l’ont toujours été, par la plume et le fusil, par les mots et les balles, par la langue et les dents », poursuit le texte.

Dans le chapitre deux, le manuel fait la nomenclature du parfait terroriste. Il doit d’abord être musulman. Ensuite, il doit avoir plus de 15 ans, ce qui signifie être majeur aux yeux du réseau. « Les tâches militaires sont nombreuses et ne peuvent être accomplies par un mineur », peut-on lire. « La nature du travail et les difficultés constantes dans des conditions dangereuses exigent une forme mentale, psychologique et physique qui est absente chez un mineur. »

L’agent dormant doit être prêt à devenir un « martyr » pour la cause. Il doit être « patient » et capable de garder le secret « même auprès des personnes les plus près de nous ». Le manuel ajoute que ce travail n’est pas fait pour tous. « Le membre doit avoir une personnalité calme qui lui permet d’endurer les traumatismes psychologiques qui peuvent survenir après les meurtres, les explosions, les arrestations, l’emprisonnement. Il doit être en mesure de résister aux traumatismes qui surviendront s’il doit tuer un ou plusieurs de ses camarades de l’organisation. Il doit pouvoir faire le travail. »

Quelle sera la tâche d’un opérateur d’al-Qaïda à l’étranger ? Le guide donne des exemples sous le chapitre « mission de l’organisation militaire ».

- Dénicher de l’information à propos de l’ennemi.

- Assassiner l’ennemi, ainsi que les touristes étrangers.

- Libérer nos frères qui ont été capturés par l’ennemi.

- Viser et détruire les endroits de plaisirs, d’immoralités et de vices (pas un objectif vital).

- Viser et détruire les ambassades et les centres économiques vitaux.

- Viser et détruire les ponts qui mènent aux villes.

L’un des chapitres explique comment s’attaquer à quelqu’un à l’arme blanche. « L’ennemi doit être atteint à l’un de ces endroits fatals, soit n’importe où dans la cage thoracique, dans un ou les deux yeux, en arrière de la tête, au bout de la colonne vertébrale ».

On ajoute que « l’assassinat à l’explosif ne laisse pas de traces » et qu’il « frappe l’ennemi de pure terreur et de frayeur ». On montre comment fabriquer une bombe avec des éléments en vente libre dans les magasins.

Choisir sa base

La section la plus étoffée concerne la manière de choisir ce que le groupe terroriste nomme « la base », soit l’appartement qui servira à planifier les attentats. « Au début des opérations, l’organisation utilise habituellement des appartements dans les villes pour commencer la collecte de l’information et s’habituer au mode de vie, écrit al-Qaïda. Les endroits secrets et les bases situées dans les montagnes ou dans des terrains plus difficiles d’accès sont utilisés plus tard dans les opérations, généralement quand les groupes du djihad ont été créés et que les assassinats, les explosions de leurs centres et la capture de leurs armes a commencé. Dans certains pays, comme en Égypte, où il n’y a pas de montagnes ou de terrains difficiles d’accès, toutes les opérations sont effectuées à partir des villes. À l’opposé, en Afghanistan, où le djihad a commencé dans les villes, les combattants ont pris le chemin des montagnes. »

Il n’y a pas moins de 22 suggestions qui abordent le choix de l’appartement secret. On note qu’il est « préférable de choisir des appartements au niveau du sol, ce qui facilite une éventuelle fuite ». L’agent et ses complices devraient aussi choisir une « base » dans un nouveau quartier. « Il est préférable de louer un appartement dans un nouveau voisinage, là où les gens ne se connaissent pas. Dans les anciens quartiers, les habitués vont rapidement repérer un étranger », peut-on lire.

Par contre, il faudra faire attention aux nouveaux édifices, prévient le réseau de Ben Laden. « Dans les nouveaux édifices, on ne peut pas parler fort, car les murs et les plafonds sont souvent plus minces que dans les anciens appartements. » On suggère également « d’éviter de s’isoler de la population », de ne pas multiplier « les arrivées et les départs de l’appartement à des heures suspectes », de louer l’endroit « sous un faux nom et avec une apparence non musulmane » et de ne pas utiliser un endroit « connu des autorités pour avoir déjà été fréquenté par des frères du djihad ».

Le financement

Le financement des activités terroristes occupe également une place importante dans le document. On demande aux agents dormants de « diviser les fonds opérationnels en deux parties : investir une partie dans des projets qui vont offrir un rendement et une autre partie doit être conservée et dépensée uniquement pour les opérations ».

Ensuite, il faut séparer les fonds des opérations, pour éviter qu’un vol ne compromette toutes les activités, suggère le groupe terroriste. Le chef de la cellule ne doit pas « révéler aux autres membres de l’organisation l’endroit où se trouvent des fonds », ce qui démontre que la confiance ne doit pas être totale entre les agents.

La vie dans une société occidentale est également abordée. On précise d’emblée qu’il est interdit de boire de l’alcool et de « forniquer », même en mission. Mais l’apparence, elle, doit être modifiée. On exige de laisser tomber la barbe et de s’habiller à l’occidentale.

Cette volonté de se fondre dans la masse revient dans la section des faux documents, où l’on précise que « le frère ne doit pas avoir de barbe sur sa photo d’identité. S’il a déjà une barbe sur sa photo, il doit la remplacer ». On signale que tous les agents doivent avoir de faux documents et de faux noms. Et ils doivent être « gardés dans un endroit sûr pour ne pas qu’ils soient saisis par les autorités et qu’ensuite, il faille négocier leur retour en échange d’informations sensibles ».

Le réseau montre qu’il connaît assez bien les pays occidentaux et leur fonctionnement pour profiter de ses faiblesses. Ainsi, à la fin du document, dans le chapitre sur la prison, on peut lire : « Toujours se plaindre d’avoir subi des mauvais traitements. »

Michel Juneau-Katsuya n’est pas étonné de voir un document aussi précis. « On montre aux agents dormants à ne pas être dogmatiques dans l’approche, parce que c’est le résultat qui compte. C’est pour ça que le manuel est dépourvu de sentiments. On voit que c’est structuré et ça confirme qu’al-Qaïda est une organisation avec un bon niveau de sophistication », dit-il.


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