dimanche 17 décembre 2017

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Renseignement : l’ambitieuse révolution

Laurent Zecchini, le Monde

jeudi 25 décembre 2008, sélectionné par Spyworld

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Dans la discrétion qui sied à pareil sujet, la France a entamé une profonde réforme de ses services de renseignement. Tranchant avec le statu quo maintenu par ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy a entrepris de bousculer les habitudes de "services" qui s’étaient érigés en baronnies plus soucieuses de préserver leur identité et leur pré carré que de coopérer pour la défense commune des intérêts nationaux. La France disposait d’un potentiel d’"intelligence", selon l’expression anglo-saxonne, sous-utilisé et sclérosé.

Cette réforme, qui a vocation à moderniser les méthodes de travail et à introduire une synergie entre services, n’en est qu’à ses prémices. Elle dispose d’un chef d’orchestre avec Bernard Bajolet, coordonnateur national du renseignement. Elle est une déclinaison du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, qui a gommé la dichotomie entre sécurité intérieure et extérieure, et érigé le renseignement en une véritable fonction stratégique, la "connaissance" et l’"anticipation".

Elle est surtout la conséquence d’un nouvel état des lieux stratégique : les ennemis étatiques d’hier ont fait place à des menaces insaisissables et imprévisibles. Pour les combattre, l’anticipation, la pénétration des milieux qui nourrissent le terrorisme, est devenue l’ordre de bataille. Les responsables de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et de la Direction du renseignement militaire (DRM) mettent en avant une même priorité : protéger la France et ses intérêts des manifestations violentes de l’islamisme radical.

Encore faut-il que les personnels de la communauté du renseignement aient été formés à la modernité du combat de l’ombre. Ce n’est pas toujours le cas. Tous se plaignent de la méconnaissance et de la méfiance dont ils pâtissent de la part du pouvoir politique et demandent que soient rendues au renseignement ses "lettres de noblesse".

Il est vrai que la France n’a jamais aimé ses services de renseignement. Sous toutes les Républiques, ses gouvernants en ont usé, sans que jamais disparaisse une défiance, parfois un mépris, envers les agents d’"officines" réputées agir dans l’illégalité. L’accusation est paradoxale envers des services spéciaux dont la spécificité est d’agir parfois en dehors de la légalité internationale, mais elle est significative de la volonté de l’exécutif de maintenir les "services" à distance.

"Les démocraties aux mains blanches ne veulent pas se salir dans l’espionnage", résume un haut responsable militaire, qui reconnaît que les chefs de l’armée, comme les hommes politiques, ont longtemps sous-estimé la valeur stratégique du renseignement. François Mitterrand avait développé une sorte de déviance pour les écoutes téléphoniques, très significative d’une culture française du renseignement fondée sur la surveillance de l’opinion, et du territoire.

Quant à Jacques Chirac, il s’est opposé, par conservatisme, à une réforme du renseignement, pourtant envisagée dès 2004 : vu de l’Elysée, les "RG" (Renseignements généraux, qui ont été fusionnés avec la Direction de la surveillance du territoire pour former la DCRI) "devaient rester un instrument de contrôle politique", résume un haut responsable du ministère de l’intérieur. "Du côté de la DGSE, ajoute-t-il, c’était le château de la Belle au bois dormant : on avait l’impression qu’au boulevard Mortier ils s’étaient arrêtés au mur de Berlin et au Rainbow-Warrior !"

Le propos est exagéré, mais symptomatique des préjugés qui marquent encore les relations entre l’ex-DST et la DGSE. Dans chaque maison, on entretient plus volontiers des rapports de confiance avec ses "amis" (les homologues étrangers) qu’avec ceux qu’on appelle avec un peu de mépris les "cousins". Tel est le défi principal de M. Bajolet : imposer une coopération et une interconnexion entre services, créer une culture commune du renseignement, atténuer autant que possible l’esprit de "boutique". Le principal atout du coordonnateur est l’autorité que lui a accordée le chef de l’Etat. La précision vaut tous les décrets d’application : ses bureaux sont situés au 14, rue de l’Elysée. Au sein des "services", on a parfois une vision différente de son rôle. "Sa fonction est de hiérarchiser les priorités et de répartir les responsabilités, mais il ne doit pas entrer dans la direction des opérations", souligne-t-on à la DRM. "Il donne l’impulsion, mais il n’est pas chargé de la direction opérationnelle des services", insiste-t-on à la DGSE. "Il devient notre interlocuteur à l’Elysée, notamment pour les questions budgétaires, concède-t-on à la DCRI, mais vous aurez noté que le conseiller pour les affaires intérieures de Sarkozy n’a pas disparu..." Alors, "filtre" ou "relais", les avis divergent.

LE FACTEUR DES RELATIONS PERSONNELLES

Dans l’entourage de M. Bajolet, on se veut avant tout consensuel : "Il ne s’agit pas de dupliquer les services mais, au contraire, de valoriser leur travail. Avant, personne ne contrôlait vraiment leur action. Il faut que les rivalités cessent, que les gens apprennent à travailler ensemble." Les lignes bougent lentement : des rencontres régulières ont lieu, la DCRI et la DGSE ont commencé à produire des notes communes, des "officiers de liaison" favorisent la concertation, et une réflexion est en cours pour une éventuelle coopération sur les postes à l’étranger. Le facteur des relations personnelles sera déterminant : Bernard Squarcini, patron de la DCRI, et Erard Corbin de Mangoux, directeur de la DGSE, tous deux anciens préfets et proches de M. Sarkozy, se tutoient. Diplomate de carrière, M. Bajolet devra cependant faire preuve de doigté pour imposer aux services une tutelle à laquelle ils n’étaient pas habitués.

Il devra aussi arrondir les angles avec Matignon : confronté à une présidentialisation accélérée du renseignement, François Fillon a justement craint que la réforme ne le coupe des services. La réforme devra aussi passer par une revalorisation des statuts et des rémunérations, du moins si l’on veut fidéliser les meilleurs éléments. Conséquence de l’absence de considération des élites politiques, en France, militaires et civils "passent" par la filière du renseignement, mais, contrairement à la Grande-Bretagne, où elle jouit d’un prestige certain, ils n’y font pas carrière. La DGSE s’efforce donc de faire savoir dans les universités qu’elle "offre des carrières à de jeunes Français", une manière de contribuer à "faire baisser le niveau de fantasme sur les services secrets".


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