lundi 23 octobre 2017

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Victime d’espionnage, Michelin s’interroge sur son culte du secret

Annie Kahn et Stéphane Lauer, le Monde

vendredi 28 octobre 2005, sélectionné par Spyworld

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Victime d’un acte spectaculaire d’espionnage industriel le 1er octobre, Michelin cherche la parade. Au Rallye du Japon, le fabricant français s’est fait dérober le pneu "magique" qui a contribué au succès de Citroën en championnat du monde. Dans la nuit du samedi 1er au dimanche 2, un individu a profité d’un passage de relais entre deux rondes de vigiles pour s’introduire dans un hangar, sur le parc d’assistance du circuit, à Obihiro, avant de repartir, son butin sous le bras.

Michelin sait que la communication peut être son meilleur allié dans cette affaire. Le groupe a immédiatement saisi la Fédération internationale de l’automobile (FIA). Samedi 22 octobre, celle-ci s’est engagée auprès de Michelin à surveiller, sur les dix-huit prochains mois, les performances sportives de ses concurrents. En cas de progrès suspects, la FIA a promis de prendre des sanctions sportives, Michelin se réservant, pour sa part, la possibilité de porter l’affaire devant la justice.

On est loin d’un banal fait divers. Ce pneu est un concentré de technologie, fruit de plusieurs millions d’euros d’investissements. "Il est évident qu’après quelques heures d’un "interrogatoire" poussé, le pneu va livrer tous ses secrets" , assure Aimé Chatard, responsable du rallye chez Michelin. A la clé, un gain de plusieurs années en recherche et développement. "C’est une innovation stratégique qui a permis cette saison de creuser l’écart avec nos concurrents" , affirme Frédéric Henri-Diabaud, directeur de la compétition chez Michelin. Le BTO (Better Traction Optimization), grâce à une gomme et une structure dont Michelin est seul à détenir la formule, est capable de supporter aussi bien les contraintes longitudinales que latérales pour une adhérence optimale à la route. En prime pour le voleur, le système anticrevaison dernier cri dont est doté le pneu.

Après avoir testé la technologie pendant un an sur piste d’essai et sur simulateur, le groupe de Clermont-Ferrand a lancé son pneu en compétition en avril, lors du rallye de Nouvelle-Zélande. Depuis, c’est le sans-faute, assurant à la Citroën Xsara du Français Sébastien Loeb le titre mondial. Celui-ci a conforté sa place de numéro un mondial en remportant, dimanche 23 octobre, toutes les spéciales lors du Rallye de Corse. A noter que, si le pneu est une condition nécessaire à la victoire, elle n’est pas suffisante : Ford, qui est également équipé du BTO, n’a pu jouer en championnat que les seconds rôles.

Une innovation qui a poussé la concurrence à franchir certaines limites. Car Michelin est formel : "Il ne s’agit pas d’un fric-frac réalisé par un original, c’est un travail de pro, avec un but délibéré" , accuse M. Henri-Diabaud. Aucune effraction n’a été commise : le voleur connaissait le système de sécurité mis en place par les écuries de course.

Les enjeux technologiques et économiques sont tels qu’un luxe de précautions et de secrets entoure déjà les pneus. Ainsi, en compétition, en cas de sortie de route, des techniciens de Michelin sont immédiatement envoyés sur le lieu de l’accident pour éviter qu’un supporteur "fétichiste" ne reparte avec quelques souvenirs. Tous les pneus sont identifiés grâce à un code-barres. A la fin de la course, ils sont embarqués dans un camion verrouillé vers Clermont-Ferrand, où ils sont mis en pièces avant d’être brûlés. Mais ces mesures ne suffisent plus. "Nous devons tirer les leçons de cette affaire en fiabilisant encore plus encore la sécurité. Désormais, quelqu’un de Michelin aura un oeil sur chaque pneu 24 heures sur 24" , promet-on chez le leader mondial.

L’affaire du Rallye du Japon n’est pas une première : en mai, lors d’une épreuve de Superbike (moto) en Irlande, un pneu de dernière technologie avait disparu à la suite d’une effraction sur un camion.

Ces deux incidents sont d’autant plus gênants pour Michelin que les pneus de compétition ne sont quasiment jamais protégés par un brevet. "Cela nous obligerait à rendre publiques quantité de spécifications qui sont pour nous confidentielles, le remède serait pire que la maladie" , affirme M. Henri-Diabaud, qui assure que, dans le cas du Japon, "cela n’aurait rien changé ". Le responsable souligne que, comme aucun pneu ne se ressemble d’une course à l’autre, il est pratiquement impossible de déposer systématiquement un brevet. Pourtant la question suscite un débat en interne.

Le vol du "pneu magique" amènera-t-il Michelin à réviser sa politique du secret ? La stratégie du groupe a déjà beaucoup évolué pour ses produits grand public. "Nous déposons désormais des brevets pour la plupart de nos inventions" , confirme Philippe Legrez, directeur des affaires juridiques chez Michelin. Jusqu’à un passé récent, le groupe déposait très peu de brevets, par crainte de révéler ses technologies aux entreprises concurrentes. Mais depuis dix ans, face à des fabricants qui en déposent de plus en plus, Michelin a dû s’aligner. "Si nous continuions de garder nos inventions secrètes, nous risquions que d’autres, en déposant des brevets, nous interdisent d’exploiter des innovations que nous aurions faites nous-mêmes précédemment" , explique M. Legrez.

Michelin ne livre pas de chiffre sur le nombre de brevets déposés. Il se protège dans de nombreux pays, mais pas dans tous. Car multiplier les dépôts revient cher, en particulier en Europe où, faute d’un brevet communautaire, les entreprises doivent déposer leurs brevets dans chaque pays de l’Union.

Certaines firmes amortissent tout ou partie de ces coûts en vendant des licences à d’autres fabricants. Michelin, qui considère avant tout le brevet comme une arme défensive, n’a qu’exceptionnellement recours à cette pratique. Mais le groupe évolue : il a autorisé récemment ses concurrents Pirelli et Goodyear à utiliser sa technologie Pax, dite "anticrevaison", qui permet de rouler avec un pneu crevé sur près de 200 kilomètres. Pas pour des raisons financières, mais pour "imposer un standard de marché" .

Le revirement de Michelin ne concerne pas que la protection des technologies par des brevets. La firme dépose désormais les dessins des sculptures de ses pneus. Car les pneus contrefaits, en provenance de Chine, commençaient à inonder les marchés occidentaux. A moitié prix.


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