vendredi 15 décembre 2017

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B. Benhamou : "L’Europe doit disposer de ses propres structures de gestion de l’Internet"

Philippe Guerrier, VNUnet.fr

samedi 3 janvier 2009, sélectionné par Spyworld

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Le Délégué aux usages de l’Internet aborde les enjeux de l’Internet du futur et de l’Internet des objets : sa gouvernance et la protection de la vie privée.

En cette période de transition entre l’année 2008 et l’année 2009, Vnunet.fr a souhaité se tourner vers l’Internet du futur et l’Internet des objets. En octobre, une conférence paneuropéenne a permis d’avancer sur ses sujets et d’en déterminer les enjeux. Dans ce premier volet d’une interview réalisée le 18 décembre 2008, Bernard Benhamou a accepté de les décrypter d’un point de vue technologique mais aussi économique (interview réalisée le 18 décembre 2008, relue et amendée).

Vnunet.fr : Quel bilan IT effectuez-vous de la Présidence Française de l’Union européenne ?

Bernard Benhamou : Nous avons travaillé avec nos collègues européens sur deux des dossiers déterminants pour l’Internet du futur : le développement de l’Internet mobile et celui de l’Internet des objets. Ainsi, la conférence de Nice sur l’Internet du futur organisée à l’initiative d’Éric Besson [Secrétaire d’État chargé du Développement de l’économie numérique, N.D.L.R.] les 6 et 7 octobre, qui réunissait l’ensemble des ministres européens en charge des technologies, a aussi permis aux experts, chercheurs, industriels, ainsi qu’aux responsables publics et associatifs de réfléchir aux formes que prendra l’Internet en Europe. L’Internet connaît en effet des profondes mutations avec le passage vers l’Internet mobile et bientôt vers l’Internet des objets. L’Europe dispose dans ces domaines d’atouts particuliers. Nous possédons en effet un socle de développement de la mobilité qui est souvent sous-estimé. Le continent européen dispose ainsi de 550 millions d’abonnements GSM et de plus de 100 millions d’abonnés à la 3G. À cela s’ajoute un patrimoine culturel et géographique unique au monde. Ainsi, à mesure que se développeront les technologies et les services de géolocalisation, ces ressources combinées aux technologies de l’Internet mobile et de l’Internet des objets (et en particulier les puces à radiofréquence (RFID) constitueront un levier pour le développement et la création de nouveaux services (touristiques, géographiques, environnementaux, commerciaux…). Ces puces RFID dites à radiofréquence seront l’une des technologies clés de l’Internet du futur. Ces technologies existent déjà depuis quarante ans, mais la grande nouveauté est qu’elles sont désormais connectées à Internet.

Vnunet.fr : concrètement, cela change quoi ?

Bernard Benhamou : Dans les années à venir, les objets du quotidien seront équipés de puces RFID en remplacement des codes-barres. Prenons par exemple le cas de la paire de chaussures de sports Nike connectée à l’iPod pour mesurer ses performances de jogging. A priori, cette connexion entre deux objets apparemment éloignés paraissait improbable voire inutile. Mais, d’ores et déjà, quatre millions de kits Nike + iPod ont été vendus dans le monde. Plus généralement, on peut imaginer que ce type de connexions nouvelles entre des appareils et des objets qui ne "parlent" par entre eux aura des conséquences sur l’ensemble des secteurs d’activités industriels mais aussi sur la création de services à haute valeur ajoutée.

Vnunet.fr : Quel calendrier a été fixé à l’occasion de cette conférence ?

Bernard Benhamou : À l’issue de la conférence ministérielle de Nice, des conclusions ont été proposées à nos partenaires européens sur la gouvernance de l’Internet du futur et la protection de la vie privée face à des technologies comme celles des puces RFID. Le 27 novembre, ces conclusions ont été adoptées par le Conseil des Ministres télécoms de l’Union Européenne. Des consultations sur l’Internet du Futur et sur la RFID ont ainsi débuté auprès de la Commission européenne, celles-ci déboucheront sur la publication de recommandations au début de l’été. Ensuite, ces éléments devraient être progressivement intégrés dans le droit européen, sous forme de directives.

Vnunet.fr : Revenons sur les deux principaux volets adoptés par le Conseil Télécoms de l’Union Européenne. D’abord la gouvernance de l’Internet du futur…

Bernard Benhamou : Le but est de déterminer la manière dont l’Internet sera géré au niveau international dans les années à venir. En y intégrant nos propres préoccupations : en particulier que l’Europe dispose de structures autonomes pour la gouvernance et la gestion de l’Internet. En effet il existe désormais des racines de l’Internet des objets comme il existe des racines pour les noms de domaine. Ces racines permettent via l’Internet d’identifier les objets et ainsi d’accéder à des informations spécifiques sur leur origine ou encore les tests qu’ils ont pu subir. Nous avons en effet souhaité en particulier que les données des personnes et des entreprises européennes soient gérées sur le territoire européen. C’est pour répondre à cette préoccupation qu’a été mise en place par la branche française de GS1*, en association avec Orange Business Services en mars dernier, la première racine européenne de l’Internet des objets. Cette racine constitue la première étape d’une structure de gestion intra-européenne de l’Internet du futur. De grandes entreprises ont déjà commencé à utiliser cette racine européenne et en particulier IBM. Cette racine est depuis devenue européenne et elle est dorénavant mise à disposition de nos partenaires. Ces racines sont en effet des structures sensibles parce qu’elles ont (et auront à l’avenir) une importance cruciale pour les utilisateurs. Elles portent aussi des enjeux économiques et de souveraineté pour les États. Il fallait que l’Europe se dote de moyens techniques, juridiques et économiques et qu’elle prenne position pour une gestion distribuée de ces racines. C’est-à-dire qu’elles soient non pas centralisées comme elles l’étaient au départ aux États-Unis mais qu’elles puissent être distribuées en Europe et partout ailleurs dans le monde.

Vnunet.fr : Quelle est la portée de la racine Object Naming Service mise en place en France ?

Bernard Benhamou : L’ONS est l’équivalent pour les objets du DNS pour les noms de domaine. À l’origine, il existait une racine unique ONS américaine gérée par VeriSign sous contrat avec EPC Global (2). Nous avons eu l’occasion de faire savoir très tôt à EPC Global que cette centralisation de l’ONS allait à terme poser problème. En effet, si l’ensemble des flux des marchandises voire des personnes pouvaient être analysés en dehors du territoire européen, cela pourrait créer d’énormes problèmes de confidentialités vis-à-vis des entreprises mais aussi des citoyens. Du coup, nous avons insisté très tôt sur la nécessité de créer des structures locales pour gérer ces informations. Mais cela ne suffit pas. Pourquoi ? À l’heure actuelle, le code de l’ONS (dans sa version 1.01) inclut ce renvoi vers une racine unique. Pour faire fonctionner la racine européenne Il faut actuellement modifier en partie ce code qui en est open source, de manière artificielle et de façon unilatérale. À terme, on ne pourra envisager une solution de développement globale qu’à partir d’un code commun à l’échelle de la planète. D’où l’interet de structures distribuées et sans relation hiérarchique entre les racines. Un mode de gestion "peer to peer" en quelque sorte. C’est cette approche que soutiennent désormais les pays de l’Union européenne. Mais il faudra pour obtenir ce resultat faire évoluer le code sous-jacent de l’ONS. Le but est d’éviter que ne se reproduise pour les objets ce qui s’est passé pour les DNS. C’est-à-dire reproduire une situation dans laquelle un seul pays detiendrait une autorité technologique et politique sur l’ensemble du système.

Vnunet.fr : Le deuxième point validé par le Conseil Télécoms de l’Union Européenne porte sur la protection de la vie privée et de la liberté des citoyens…

Bernard Benhamou : Si des technologies jugées intrusives et destructrices pour la confiance devaient apparaître, c’est l’ensemble de la filière qui pourrait en pâtir. On le sait désormais la confiance sur Internet et le contrôle direct par le citoyen est essentiel pour que ces technologies puissent se développer. Ces puces à mesure qu’elles seront présentes sur l’ensemble des objets quotidiens pourraient constituer un élément de remise en cause de la vie privée. Le fait de pouvoir interroger une puce à distance pourrait aussi renseigner sur les objets achetés ou détenus par une personne. Ce recueil de données s’il n’était pas contrôlé par les utilisateurs pourrait contribuer à déterminer son profil de consommation mais aussi connaître ses convictions religieuses ou politiques). Le but est donc de mettre en place au sein des puces RFID un système de contrôle pour protéger la vie privée. C’est en particulier en donnant la possibilité de désactiver les puces qu’il sera possible de donner ce contrôle au citoyen. Ces processus que nous souhaitons mettre en place - par exemple le fait de désactiver la puce au passage en caisse et de les réactiver à son gré - reprendraient pour la puce RFID le principe de l’opt-in : que le consommateur donne son consentement explicite. C’est ce que l’on nomme désormais le droit au "silence des puces".

Vnunet.fr : Quel sera l’impact de l’Internet des objets au niveau européen ?

Bernard Benhamou : Alors que l’Internet a modifié la notion de territorialité, l’Internet des objets s’ancrera dans une dimension territoriale qui permettra de valoriser un savoir-faire, des connaissances et des métiers. D’un point de vue économique et politique, ce n’est pas neutre. Nous pourrons ainsi créer des services de proximité (d’un point de vue géographique, culturel, patrimonial…) et donc des emplois de proximité non délocalisables. Cela prend une dimension toute particulière dans la période de crise à laquelle nous sommes confrontés.

Vnunet.fr : Quel est le lien entre la migration vers le protocole IPv6 et l’Internet des objets ?

Bernard Benhamou : La migration vers le protocole IPv6 n’est pas une option, c’est une obligation. Rappelons que nous recensons actuellement 1,5 milliard d’utilisateurs Internet et 3,8 milliards d’utilisateurs de téléphones mobiles dans le monde. Nous arriverons bientôt à saturation des adresses IPv4. Cette saturation pourrait nuire au développement de l’Internet au sens le plus large. Mais l’évolution vers l’Internet des objets sera parallèle à cette migration. Dans le cadre de l’ONS, les discussions au niveau international ne portent pas sur une technologie d’adresse IP par objet. Cette transcription des adresses des objets en adresse IP est possible. Cette technologie d’Internet ubiquitaire a été expérimentée par certains pays en Asie (Japon, Corée…). Mais cette option n’a pas été retenue au niveau international. Pour être en mesure de participer activement à la définition de l’Internet des objets, il est nécessaire de prendre en compte à la fois les aspects technologiques mais aussi « politique » dans le sens d’une possible adoption globale. Or l’ONS s’appuie sur des technologies qui existent depuis trente ans pour la gestion des code-barres. Ces technologies ont été adoptés massivement et mondialement tant d’un point d’équipements que d’usages. Voilà pourquoi l’ONS doit nous intéresser tout particulièrement pour l’avenir.

Vnunet.fr : Il reste donc encore du chemin à parcourir avant de voir émerger l’Internet des objets…

Bernard Benhamou : Avec la création d’une racine européenne et l’obtention d’un consensus européen sur la gestion distribuée pour l’Internet du futur, nous sommes désormais à la moitié du chemin. Mais maintenant, il faut concevoir et développer les nouveaux services qui bénéficieront de ces plates-formes. Les éléments de cet édifice, les "briques" fondamentales sont en place, il convient désormais de créer ces nouveaux services en Europe…

(1) GS1 : Organisme mondial actif dans le domaine de la normalisation des méthodes de codage utilisées dans la chaîne logistique (source : Wikipedia)

(2) EPCglobal France fournit aux entreprises françaises les informations et les services nécessaires pour intégrer la RFID dans leur stratégie et leur organisation.


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