dimanche 17 décembre 2017

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"Les services français sont un bon modèle"

Propos recueillis par Eric Leser, le Monde

vendredi 28 octobre 2005, sélectionné par Spyworld

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Le Centre pour la loi et la sécurité de l’université de New York, que dirige Karen Greenberg, a pour mission d’étudier les aspects juridiques et légaux de la lutte contre le terrorisme et des politiques de sécurité nationale. Il compte parmi ses conseillers plusieurs experts européens, parmi lesquels le juge français Jean-Louis Bruguière et son homologue espagnol, Baltasar Garzon.

Comment jugez-vous, aujourd’hui, le niveau de coopération entre les services antiterroristes européens et américains ?

Il y a deux réponses à cette question. La première concerne l’état d’esprit et la seconde l’efficacité. Les tensions diplomatiques entre les Etats-Unis et de nombreux pays européens au sujet de la guerre en Irak n’ont heureusement pas affecté la coopération entre les services antiterroristes. Il y a indéniablement, des deux côtes de l’Atlantique, de la bonne volonté. Les juges, en Europe, connaissent les responsables du FBI (police fédérale), de la police de New York, du département de la justice et d’autres agences fédérales. Il s’est créé un réseau informel de communication.

Est-ce suffisant et efficace ?

Non. La bonne volonté est une chose, l’efficacité en est une autre. Les Européens ou les Américains n’obtiennent pas toujours les informations dont ils ont pourtant besoin. Il y a plusieurs raisons à cela. Il n’est pas dans les cultures et les pratiques des services de renseignement et de police de partager les informations. A l’intérieur même des Etats-Unis, les rivalités entre agences sont une plaie. Elles existent ailleurs.

En outre, les Américains ne connaissent pas, et parfois ne comprennent pas, les différences juridiques avec l’Europe continentale, la façon dont des magistrats comme Jean-Louis Bruguière travaillent. Aux Etats-Unis, les magistrats ne sont pas partie prenante des enquêtes. La coopération judiciaire aussi est compliquée et la bonne volonté n’est pas toujours présente. Des progrès sont faits des deux côtés. Mais tout cela est lent. Il a fallu les attentats de Madrid et surtout de Londres pour qu’il y ait un sentiment d’urgence.

Comment améliorer ces relations ?

Le juge Jean-Louis Bruguière a en quelque sorte montré la voie et construit quelque chose de très intéressant en établissant un réseau de relations personnelles et de confiance. Cela peut sembler simpliste, mais il n’existe pas de moyens plus efficaces pour le moment. Vous pouvez comme cela minimiser la rivalité et la culture du secret entre les services et les pays. Mais Jean-Louis Bruguière ne sera pas là ­ je le regrette ­ pendant cinq cents ans. Il faut trouver un moyen plus institutionnel. Ce n’est pas facile, et la guerre en Irak n’arrange pas les choses. Elle cristallise la rancoeur et la colère, justifiées, en Europe contre Washington.

La déstabilisation du Moyen-Orient est encore plus un problème pour vous que pour les Etats-Unis. Les combattants qui reviennent d’Irak s’installent dans vos banlieues. Dans la lutte contre le terrorisme, l’Europe est centrale. L’administration américaine a mis du temps à le comprendre. En outre, vous connaissez mieux l’islam radical que nous, ses racines, la frustration et le sentiment d’humiliation qu’il utilise. Les Etats-Unis ont beaucoup à apprendre des Européens. De mon point de vue, les services antiterroristes français sont un bon modèle. Vous savez depuis longtemps l’importance du renseignement humain. Vous avez ce qui manque le plus aux Etats-Unis : des personnes d’origine arabe et musulmane qui travaillent dans les services antiterroristes ou servent d’informateurs. Jean-Louis Bruguière comprend très bien la nécessité d’infiltrer les réseaux sur le plan local et de connaître dans le même temps leurs ramifications internationales en Tchétchénie, en Irak, au Pakistan. C’est le principe que cherche à copier la police de New York avec son équipe antiterroriste.

La police de New York est-elle paradoxalement plus efficace que le FBI ?

Je ne sais pas. Mais je la connais bien et elle a compris que les informations obtenues à l’étranger ­ et en Europe ­ en travaillant avec les autorités nationales sont tout simplement essentielles pour protéger sa ville. Elle est en contact avec les responsables français et a, par exemple, une personne en permanence à Londres.


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