mardi 12 décembre 2017

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Interview - Alain juillet, haut responsable français chargé de l‘intelligence économique

Propos recueillis par Farida Moha, Lematin.ma

mercredi 7 janvier 2009, sélectionné par Spyworld

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« Quelles adaptations pour l’entreprise de demain ? » En marge de la dernière rencontre portant sur « la Compétitivité et l’accumulation des compétences dans la mondialisation ». Le Matin a approché A. Juillet. Entretien.

LE MATIN :Lors de votre dernière rencontre à Rabat portant sur « Compétitivité et accumulation de compétences dans la mondialisation » vous avez évoqué la crise financière et ses conséquences en termes de changement. Nous entrons en fait dans un monde nouveau ?

ALAIN JUILLET : Le monde fait face aujourd’hui à une terrible crise financière générée par les excès du capitalisme spéculatif. Les entreprises sont fragilisées, nos économies frôlent la récession et l’on assiste à une mobilisation générale des Etats pour relancer les investissements et maintenir les possibilités de crédit. La crise financière internationale est le signe de la faillite d’un capitalisme spéculatif, qui va impacter l’économie réelle. Cette crise accélère les mutations : nous entrons dans un monde de multipolarité où une dizaine de puissances mondiales vont impacter l’économie mondiale. La multipolarisation signifie la création de nouvelles frontières. Il faut dès lors construire de nouvelles règles du jeu, redéfinir les systèmes d’échange, s’adapter et anticiper l’avenir dans un contexte incertain.

Vous anticipez déjà sur l’avenir .Comment celui-ci se présente-t-il ?

Nous allons quitter un système de règles monolithiques pour entrer dans un système qui se construira de pôles à pôles. En un mot nous allons entrer dans un nouveau monde qui va remettre en cause nos paramètres et nos systèmes de pensée. Comment nos pays, nos entreprises peuvent-ils faire face aux nouvelles réalités ? Il y a une chose qui est sûre : Il ne faut surtout pas penser en circuit fermé dans un système de pensée qui est le nôtre ou dans un système de vision que nous voulons. Il faut commencer à regarder ailleurs pour construire le futur. Nous allons devoir nous adapter dans chaque pole, ce qui suppose des changements dans les méthodes de travail, de gouvernance et de management de nos entreprises. Nous entrons dans un monde d’un niveau compétitif comme jamais nous l’avons connu. Le développement de nouveaux pôles (Brésil, Chine, Inde, Indonésie) qui ont des capacités commerciales importantes va créer une compétition acharnée. L’exigence de compétitivité est donc fondamentale. Nous allons entrer dans un système industriel qui avant produisait avec des horizons de 15 à 20 ans et qui devra produire sur des horizons de trois à cinq ans avec des avantages concurrentiels forts. Il faudra concevoir de nouveaux systèmes industriels. Cette adaptation à la compétition multipolaire nécessite un travail collectif, en réseau.

Comment se présente cette mondialisation ?

Les entreprises travailleront sur plusieurs pays différents en tirant parti des points forts des lieux où ils s’implanteront. Nous sommes là au cœur de nos partenariats et nos entreprises devront travailler en réseaux, c’est ce que l’on appelle les pôles de compétitivité. Ces mutations appellent à une remise en cause des situations acquises. Travailler en réseau sur les pôles de compétitivité, cela veut dire regrouper les entreprises pour travailler en réseau, électronique, automobile Offshoring … Mais il faut avoir la capacité de voir ce que font les concurrents, d’étudier les marchés et donc de développer l’information pour plus d’efficacité. Cela veut dire sélectionner les segments industriels, de service qui sont porteurs et sur lesquels nous avons un avantage concurrentiel par notre culture, notre savoir-faire. L’exercice de planification devient donc indispensable et le partenariat public privé devient également indispensable. Le développement des stratégies territoriales par les pays ou les entreprises permettra d’installer des activités dans certaines zones au lieu d’autres, au Maroc où nous avons un potentiel de croissance plutôt qu’ailleurs. Etre plus efficace en formant un ensemble régional, c’est du reste le fondement de l’Union pour la Méditerranée. L’avenir est au travail collectif pour détecter les opportunités mais aussi les menaces économiques.

Le concept d’intelligence économique sur lequel vous travaillez est-il le même selon que vous êtes en Europe, en Amérique du Nord, en Chine ou au Maghreb ?

Comme beaucoup de concepts, il faut l’adapter à la culture et à l’environnement où l’on se trouve. On ne fait pas la même intelligence économique en Angleterre, en France ou au Maroc. Dans chaque pays, il faut trouver les clefs les mieux adaptées par rapport à nos propres entreprises, notre propre administration. Il faut arriver à trouver comment faire un cocktail gagnant qui fonctionne bien. Cette nécessité d’adaptation à la culture est fondamentale. J’ai été récemment en Chine dans une université prés de Pékin pour parler d’intelligence économique. Il y avait 5000 étudiants qui voulaient comprendre le concept d’intelligence économique. En réalité et pour être franc, on ne se comprenait pratiquement pas. Les méthodes qui sont les nôtres qui sont basées sur l’individu ne passent pas en Chine où l’on parle collectivité. Toute une partie de notre raisonnement n’était pas perceptible. Il fallait qu’il adapte nos méthodes à leur culture et cela leur revenait. Nous devons développer nos points forts, travailler en réseaux pour nous enrichir de nos différences. Travailler en réseaux ce n’est pas mettre tout le monde ensemble pour dire la même chose. Travailler en réseau c’est mettre en commun nos différences car pour ceux qui connaissent la mathématique, moins et moins cela fait plus. Il s’agit de s’enrichir des différences de l’autre, de découvrir par rapport à ce que fait l’autre, d’autres possibilités et si nous n’en sommes pas capables de le faire nous-mêmes, le faire faire par l’autre. A ce moment-là, les choses deviennent intéressantes.

Un mot sur l’intelligence économique et ce qu’elle suppose en terme de conditions ?

L’intelligence économique permet de protéger et maîtriser toutes les facettes de l’information stratégique pour les acteurs économiques. Elle s’appuie sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication ainsi que sur un mode de travail en réseau pour acquérir et apporter aux utilisateurs les éléments nécessaires pour la prise de décision et l’action. Elle requiert une ouverture d’esprit et une formation spécifique qui en font une véritable discipline du futur reposant sur le principe de réalité. On peut ajouter que, par sa transversalité et sa conceptualisation planétaire, c’est une approche originale et novatrice pour se créer un avantage concurrentiel défendable et durable. Tout cela suppose de la formation mais de la formation bien orientée. Dans la compétition mondiale, il faut former des gens capables de répondre dans le cadre de la compétition mondiale en prenant conscience de la réalité, celle de la compétition qui est de plus en plus dure.

Dans cette compétition, vous souligniez la nécessité d’aider les petites et moyennes entreprises. Pour quelles raisons ?

Il faut s’intéresser aux PME PMI parce que ce sont elles qui vont prendre les coups de la mondialisation. Ce sont les entreprises qui salarient 10 à 50 personnes qui vont souffrir. Au Maroc, le tissu productif est à plus de 90% constitué de PME et TPE. L’administration n’a pas la capacité de s’occuper de toutes les entreprises. On est bien obligé de déléguer et de faire confiance aux intermédiaires qui vont jouer ce rôle. Les intermédiaires, ce sont les universités pour la formation et c’est aussi les chambres de commerce. En France nous avons développé un système territorial qui couvre l’ensemble de la France, ce qui nous permet d’avoir indirectement le contact avec toutes les entreprises françaises pour leur faire passer des messages d’exigence d’utilisation d’intelligence économique et de protection. On peut le faire lorsque ces entreprises sont trop petites à travers les chambres de commerce, les associations, les organismes professionnels. C’est ainsi qu’ils comprendront que la seule réponse réellement adaptée exige la mise en œuvre d’un partenariat public privé pour collecter, analyser et diffuser les informations utiles. Celles qui permettent la connaissance des forces et faiblesses de l’autre, qui développent la capacité d’acquisition et de traitement de l’information pour identifier des marchés porteurs, qui donnent les clés pour créer l’intérêt d’un consommateur difficile à convaincre. Nous savons que le maillage territorial, l’utilisation des réseaux professionnels, le développement des échanges interentreprises, les actions communes sur des cibles sélectionnées, sans jamais oublier l’accompagnement par l’Etat, vont faire la preuve de leur efficacité.

Vous avez parlé de protection. Qu’est-ce à dire ?

Par les moyens informatiques très utilisés on peut pénétrer dans votre entreprise et on peut voler, pirater vos secrets d’entreprises. C’est un problème d’état d’esprit et il faut prendre conscience que nous vivons dans un monde très dur où il faut se protéger des gens qui n’appliquent pas les mêmes règles de morale. Tous les ans le blanchiment au niveau mondial est de 1500 milliards de dollars. Pour relancer leur économie, les Américains vont investir 750 milliards, cela vous donne une idée de l’ampleur des dégâts. Cet argent va vers le rachat d’entreprises au niveau mondial et dans des investissements dans les entreprises. Quand ces entreprises sont polluées, comment voulez-vous appliquer des règles du jeu éthique ? Il faut donc apprendre à se protéger et rapidement car à voir ce qui se passe dans les bourses, il faut rester vigilants.


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