mardi 24 octobre 2017

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Que cache le débat sur le protectionnisme ?

Christian Harbulot, Usinenouvelle.com

jeudi 5 février 2009, sélectionné par Spyworld

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La question du protectionnisme est un serpent de mer qui revient périodiquement à l’ordre du jour depuis des siècles. Le débat est né à l’aube de la révolution industrielle lorsque les théoriciens du libéralisme comme Adam Smith remettaient en cause la théorie mercantiliste qui préconisait notamment une intervention de l’Etat pour freiner les importations.

Cette question a rebondi lors des révolutions industrielles puis périodiquement lors des grandes tensions économiques du siècle dernier, en particulier lors de la crise de 1929. Derrière cette opposition affichée entre les partisans du libre échange et les partisans d’un protectionnisme légitimé par les conséquences de la crise financière, se profile la problématique récurrente sur l’origine de la puissance économique d’une nation.

Les pays qui ont dominé le monde depuis le début de la mondialisation se sont toujours assuré le contrôle des flux économiques les plus importants. La Grande Bretagne qui est considérée comme le berceau du libéralisme économique a bâti son positionnement international en prônant l’ouverture des marchés et le développement du commerce. Les premiers théoriciens libéraux originaires de ce pays ont élaboré leur doctrine à partir de cette vérité historique. Mais cette lecture des faits centrée sur le marché ne prend pas en compte la question de la rivalité entre les puissances et la problématique de la survie économique. Dans le premier cas, l’exemple anglais est très parlant.

Le royaume puis l’empire britannique ont pu atteindre ce niveau de puissance par le lien indissociable entre la domination des mers par la Royal Navy, l’agressivité commerciale de leurs manufactures, la vassalisation économique de pays comme le Portugal ou encore la recherche de leadership sur les sources d’énergie comme le pétrole dans la première moitié du XXème siècle. Dans le second cas, la notion de survie qui chemine tout au long de l’histoire des civilisations ne se limite pas à la description d’un malaise social comme celui vécu par les sans domiciles fixes. Les peuples vivant sur des territoires hostiles par leur climat, la pauvreté de leur sol et de leur sous sol ont toujours lutté pour leur survie économique. C’est encore le cas aujourd’hui. De cette notion de survie découle naturellement une certaine forme d’agressivité dans les comportements qui se marie mal avec les affirmations sur les bienfaits du libre échange.

Une analyse rapide de la carte du monde nous démontre que la puissance (Russie avec le gaz, Chine avec le dumping sur les prix, Iran avec le défi nucléaire pour ne citer que les cas les plus spectaculaires) et la survie (pays du Sud mais aussi les économies fragilisées par les crises financières et la désindustrialisation) occupe une place non négligeable dans la hiérarchie des problèmes planétaires.

Le forum de Davos qui vient de se terminer est quasiment resté muet sur les enjeux géoéconomiques et géosociétaux dont l’issue est loin de dépendre du sempiternel débat sur l’ouverture des marchés. A l’économie de marché, plombée à la fois par le jeu de poker menteur des financiers et par les préoccupations des populations qui en sont victimes sur tous les continents, se confronte maintenant l’économie du territoire. Contrairement au passé, ces deux économies ne sont plus sur des lignes convergentes.

L’illustre historien français Fernand Braudel nous avait déjà mis en garde sur la différence à percevoir entre le marché qui innove et avance à la vitesse du profit et le territoire construit par les Etats soumis aux contraintes des déséquilibres locaux et régionaux ainsi qu’à la lenteur de la mise en place des infrastructures. Ce décalage dans le temps et dans l’ordre de grandeur entre le marché et le territoire, était compensé par la dynamique du progrès et la course aux nouveaux espaces à conquérir.

Le XXIème siècle est en train de remettre en cause cette cohabitation imparfaite. Les populations des territoires touchés par la crise ont des objectifs divergents de ceux que souhaitent atteindre les acteurs financiers et les grandes entreprises.

Pris en tenailles entre les affrontements économiques des puissances et les fractures sociales multiples provoquées par la crise mondiale, les Etats n’ont pas d’autre choix que de se battre sur ces deux fronts : favoriser l’échange pour dynamiser leurs exportations et tempérer les avancées des concurrents étrangers les plus menaçants. L’échec des plans de relance les amène déjà à prendre des mesures protectionnistes déguisées pour tenter de limiter les effets de ce que les syndicats considèrent parfois à juste titre comme de la casse industrielle. Certaines puissances sont même tentées de recourir à des méthodes coercitives pour favoriser leurs secteurs industriels vitaux ou en déclin. Cette officialisation des rapports de force géoéconomiques déclenche des polémiques sur le terrain diplomatique. L’administration de Barack Obama a dû faire un pas en arrière en annonçant un réexamen de la disposition « Buy American » à la suite des protestations du Canada à propos de la clause controversée qui régule l’achat d’acier américain dans la réalisation des projets financés par le plan de relance impulsé par la Maison Blanche.

Dans le même temps, des organisations américaines ont lancé une campagne télévisée pour appeler à mettre fin à l’entrée des travailleurs étrangers qualifiés sur le marché de l’emploi américain. Cet appel au repli sur soi n’est pas nouveau mais il est un signal faible du climat d’incertitude qui peut gagner la société américaine.

Les contradictions s’aiguisent aussi en Allemagne où un récent sondage montrait que 78% des PME allemandes sont favorables à des mesures protectionnistes selon une étude du cabinet de conseil Ernst and Young réalisée auprès de 3.000 PME. L’an dernier, la proportion était de 43 %. Ce sondage met l’accent sur l’importance accordée par les chefs d’entreprise au développement d’activités sur le territoire allemand. Une fois de plus, les orientations du marché ne coïncident pas forcément avec les besoins des territoires. Et ce ne sont pas les déclarations antiprotectionnistes d’Angelina Merkel qui mettront fin à cette discordance de fond.

Les grandes professions de foi sur la question du marché et du libre échange, telles qu’on peut les entendre au Forum de Davos, enterrent la réflexion plus qu’elles ne l’enrichissent. La crise de 2008 n’est pas un simple incident de parcours. Elle est peut-être le signe précurseur de l’affaiblissement de la puissance dominante avec les conséquences incalculables qu’elle risque d’entraîner pour nous à long terme. L’urgence est d’anticiper cette éventualité partout où cela est possible et plus particulièrement dans le domaine économique. La génération qui arrive va devoir réapprendre à faire de la stratégie pour des intérêts collectifs et prendre les risques inhérents à ces choix. Il ne s’agit pas d’opter pour le marché ou le territoire mais d’éviter le grand écart entre les deux impératifs de résultat.

Christian Harbulot

Directeur de l’Ecole de Guerre Economique (ESLSCA Paris), Directeur du cabinet Spin Partners


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