dimanche 10 décembre 2017

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« Big Brother » : les Lords anglais tirent l’alarme

Laurent Suply, le Figaro

vendredi 6 février 2009, sélectionné par Spyworld

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Un rapport de la Chambre des Lords de Grande-Bretagne, championne du monde de la vidéo-surveillance et du recueil d’ADN, pointe les dangers et dérives de ces techniques.

Les Britanniques vivent-ils sans le savoir au royaume de George Orwell et de son Big Brother ? Un comité de la chambre des Lords s’est longuement penché sur la question, et les conclusions de son rapport, publié vendredi, sont inquiétantes. Selon ce document, si la Grande-Bretagne ne vit pas dans un régime totalitaire où chaque citoyen est espionné à dessein, le pays n’en a pas moins plongé dans une « société de la surveillance ». Les Lords reprennent la définition de l’Ico, la Cnil locale : « Quand nous découvrons une attention délibérée, habituelle, systématique et polarisée sur les détails personnels au nom du contrôle, du droit, de la gestion, de l’influence ou de la protection, nous avons sous les yeux une surveillance ».

Selon le document, l’avènement de cette « société de la surveillance » n’est pas causé par des personnes mal intentionnées, mais par « les effets cumulatifs de développements séparés qui ont été menés pour des motifs apparemment bénins ». Ces « effets » sont en premier lieu les nombreux développements technologiques que la Grande-Bretagne a adopté sans véritable débat public. L’objectif du rapport est donc autant de faire le point sur le développement et l’efficacité de ces techniques que de « sonner le réveil » pour attirer l’attention de l’opinion sur ce sujet.

Sur la vidéo-surveillance. Chose étonnante : personne en Grande-Bretagne ne sait exactement combien de caméras surveillent la population. L’estimation totale retenue, très générale et réalisée en 2002, fait état de 4.2 millions de caméras dans le pays. 84% de ces engins seraient contrôlées par des opérateurs privés (commerçants, bars, etc…), et le restant par la puissance publique, nationale ou locale. Quoiqu’il en soit, il est clair pour les auteurs que la Grande-Bretagne est la championne du monde en la matière. N’a-t-elle pas inauguré cette méthode pour le courronnement d’Elisabeth II dès 1953 avant d’installer des caméras permanentes dès la fin des années 60 ?

Pour quel bénéfice ? Selon un professeur auditionné, la vidéo-surveillance aurait un « impact très limité non seulement sur la réduction des crimes, mais tout autant sur la réduction de la peur du crime ». En clair, les rues britanniques ne seraient ni plus sûres ni plus « sécurisantes ». Un autre chercheur auditionné estime que les passants et notamment les femmes se sentent même moins en sécurité dans les lieux truffés de caméras. Le rapport cite également une méta-étude, qui souligne que sur 22 études menées, 11 mettaient en évidence un effet positif sur le crime, 5 un effet négatif et 6 un effet nul ou incertain.

La CCTV (Closed-Circuit Television) aurait également des effets différents selon les délits et les lieux. Elle aurait ainsi beaucoup moins d’effet sur les violences aux personnes que sur les vols de voitures. De même, pas d’effet notable dans les centres villes, mais une baisse des crimes dans les parkings. En clair, il n’est pas sûr que la CCTV ait plus d’effet sur la criminalité qu’un bon éclairage public, en termes de prévention, le rapport ne niant pas son utilité ponctuelle dans le cadre des enquêtes. Le rapport préconise donc une étude plus poussée sur son efficacité en terme de prévention, de détection et de résolution des crimes, ainsi que la mise en place d’une véritable régulation des caméras, qu’elles soient publiques ou privées. D’autant que 500 millions de livres d’argent public ont été dépensés ces dix dernières années pour installer des caméras, selon un rapport de l’Ico de 2006.

Sur la base nationale d’ADN. Là encore, la Grande-Bretagne est championne du monde puisqu’elle aurait en stock les échantillons d’ADN de 7,39% de sa population, contre 0.5% aux Etats-Unis. Plus que le principe du recueil d’ADN, ce sont ses modalités qui sont mises en cause. La Grande-Bretagne garde en effet indéfiniment ses échantillons, y compris pour des innocents, parfois à peine âgés de 10 ans. Un procédé qui revient, selon la directrice de l’ONG GeneWatch, à un « étiquetage biologique » qui aboutit à traiter les gens comme « suspects de n’importe quel crime futur ». La Grande-Bretagne a d’ailleurs été condamnée en décembre 2008 par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour cette pratique. Le rapport exclut d’office l’hypothèse d’une base ADN contenant les profils génétiques de tous les Britanniques, aussi bien pour des raisons éthiques que pratiques. Il demande enfin au gouvernement de regrouper tous les textes régulant le recueil d’ADN dans une seule et même loi claire et précise.

Si rien n’est fait… Si la Grande-Bretagne continue sur cette voie sans un vaste débat public, elle se prépare, selon les Lords, un avenir sombre. Au menu, « perte d’autonomie et de dignité personnelle », « stigmatisation et exclusion » et « climat de peur et de suspicion ». Le quotidian britannique The Guardian, en pointe sur ce sujet, a loué dans son éditorial le travail des Lords, avec une réserve d’importance : pas un mot sur le projet gouvernemental de super-base de données des communications électroniques. Le prix à payer pour faire valider ce rapport par tous les partis, selon le journal. « Le comité a exposé le vieux mensonge de la surveillance, en démontrant que même ceux qui n’ont rien à cacher ont tout de même beaucoup à craindre », se réjouit cependant le Guardian.


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