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Quand les industriels européens de la défense font semblant de coopérer
Vincent Lamigeon, Challenges.fr
mardi, 6 septembre 2011 / Spyworld

Rennes n’est pas Marseille ou la Rochelle. On en a eu confirmation avec l’université de la Défense, organisée en Bretagne quelques jours après la grand-messe du PS en Charente-Maritime et celle de l’UMP sur les bords de la Méditerrannée. Ici, pas de pulls autour du cou, encore moins de polos multicolores, mais une flopée d’uniformes et une impressionnante armada de gradés et de patrons de groupes de défense, de Louis Gallois (EADS) à Charles Edelstenne (Dassault Aviation), en passant par Luc Vigneron (Thales), Antoine Bouvier (MBDA), Lutz Bertling (Eurocopter) ou Jean-Paul Herteman (Safran).

Le tout dans le cadre impressionnant de l’installation "Solange", cathédrale de béton de 58 mètres de diamètre sur le site de la DGA (délégation générale de l’armement) de Bruz (près de Rennes), où chasseurs et missiles sont suspendus à trente mètres du sol pour analyser leur signature radar.

Débats sur la coopération européenne...

De quoi aura-t-on causé durant ces deux jours d’échanges feutrés ? Des relations Etat-industrie bien sûr, de défense anti-missiles également, du retour d’expérience en Libye ou en Afghanistan, des 200 millions d’euros à trouver pour compenser les petits désagréments financiers liés à l’affaire des frégates de Taiwan. La visite du site de Bruz a aussi été l’occasion de cerner le rôle de la DGA dans la cyberdéfense, la guerre électronique (brouillage, leurres etc) ou le développement des missiles qui ont fait leurs preuves en Libye, comme le Scalp ou le AASM.

Mais l’essentiel des débats a porté sur le serpent de mer de l’industrie de défense : la coopération européenne. "L’Europe est en train de passer sous le seuil critique des budgets de défense, il faut absolument relancer les collaborations européennes", assurait ainsi Louis Gallois.

... que personne ne voit en réalité

Le problème, c’est que la coopération européenne est un peu à la défense ce que le monstre du Loch Ness est aux passionnés de créatures fantasmagoriques : tout le monde en parle, personne ne le voit. Bien sûr, les traités franco-britanniques de novembre 2010, qui prévoient quelques collaborations sur les essais nucléaires, les porte-avions ou le partage de matériels, ont été largement évoqués. Mais c’était aussi pour souligner la difficulté de l’étendre à l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou la Pologne, aux stratégies de défense pas forcément convergentes, voire carrément opposées.

Du coup, le plus frappant résidait peut-être avant tout dans les non-dits de ces deux jours de débats. Rien de concret ou presque sur les grands programmes européens du futur, notamment un programme de drones MALE (moyenne altitude longue endurance) de BAE et Dassault pas encore lancé par les gouvernements, et qui semble pour l’instant exclure EADS, au risque de recréer une guerre intestine type Rafale-Eurofighter.

Rien non plus sur les discussions, évoquées par la presse, entre le groupe naval de défense DCNS et son concurrent allemand TKMS. Rien encore sur la nécessaire consolidation des sociétés françaises et européennes d’armement terrestre (Nexter, Panhard, Renault Trucks Défense, Rheinmetall...). Le délégué général pour l’armement Laurent Collet-Billon a subtilement fait comprendre que ces sujets attendraient tranquillement l’après-2012.

Ca chauffe entre les cadors de la défense européenne

En attendant, ca continue de cogner dur entre cadors de la défense européenne. Phrases assassines en off dans les couloirs entre Safran et Thales, échanges d’amabilités aéronautiques entre EADS et Dassault, mais aussi une lutte sans merci au quotidien : "Mes équipes sont ravies quand l’agressivité de nos offres oblige nos concurrents européens à vendre avec des marges négatives", déplore presque Patrick Boissier, P-DG de DCNS.

"La concurrence intra-européenne dans les drones, les sous-marins, les satellites ou les blindés est totalement destructrice", renchérit Josselin de Rohan, président de la commission défense du Sénat. De quoi motiver le cri du coeur –ironique- de Gérard Longuet dans son discours de clôture : "Vous, les industriels, rendez-nous un service : aimez-vous les uns les autres !" Dans les rangs de Dassault et EADS, le sourire ressemble étrangement à un rictus.

URL de la source : http://www.challenges.fr/actualite/economie/20110906.CHA3712/quand-les-industriels-europeens-de-la-defense-font-semblant-de-cooperer.html